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Ex Librts
C. OGDEN
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POÉSIE DU MOYEN AGE
PREMIÈRE SÉRIE
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La poésie du moyen âge, 2 e série» par M. Gaston Paris,
professeur au Collège de France. 1 vol. in-16, bro-
ché, 3 fr. 50
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Paris. 4 vol. in-16, brochés :
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Froissa'rt, Commines), publiés avec des notices, des notes,
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carte, par MM. Gaston Paris, et Jeanroy, professeur à la
Faculté des lettres de Toulouse; 3 # édit. 1 vol. petit in-16,
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y TMlV lfiJfoi
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CALïEttRIllP
AÜGEL»
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POÉSIE DU MOYEN AGE
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LEÇONS ET LECTURES
PAR
GASTON PARIS
Membre de l'Institut
ç- k . PREMIÈRE SÉRIE
LA POÉSIE DU MOYEN AGE
LES ORIGINES DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
LA CHANSON DE ROLAND — LE PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE
l’ange et l'ermite — l’art d’aimer
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TROISIÈME ÉDITION
PARIS
librairie hachette et O*
"9, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 19
1895
Draita de traduction it de reproduction rtmvét-
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PRÉFACE
J’ai réuni dans ce volume sept leçons ou
lectures académiques, faites à différentes épo-
ques (1866-1884), et qui se rapportent toutes
à la littérature et surtout à la poésie du
moyen âge, objet de mes études depuis plus de
vingt-cinq ans. Ce sont des morceaux destinés
à un cercle de lecteurs plus étendu que celui
auquel s’adressent les travaux de recherche
ou de critique que j’ai publiés jusqu’ici. Le
plus grand plaisir du savant est, à coup sûr,
l’investigation en elle-même, et il consent volon-
tiers à laisser à d’autres le soin de mettre en
œuvre les matériaux qu’il a pour tâche d’ex-
traire, de classer et de contrôler. Mais il ne lui
est pas interdit, et il lui est quelquefois imposé
de donner à un public autre que celui de ses
pareils une idée de la valeur de ces matériaux
et de l’emploi qu’on en peut faire pour tel
ou tel chapitre de l’histoire générale de l’es-
2015231
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TI
PRÉFACE
prit humain. La pensée qu’il concourt à l’édi-
fication de ce grand monument éveille et
soutient sans cesse son ardeur dans le cours
de ses recherches, qui pourraient parfois sem-
bler peu dignes du temps et de la peine
qu’elles exigent, si elles n’avaient pas d’autre
but que leur objet immédiat. Plusieurs de
ces morceaux avaient déjà été imprimés des
personnes dans le jugement desquelles j’ai
confiance ont cru qu’il y aurait intérêt à les
réunir, et que le public lettré pourrait trouver
dans ce recueil quelque instruction et quelque
plaisir. Si ce petit volume rencontre un accueil
favorable, il me sera facile d’en donner pro-
chainement un autre, composé de morceaux
analogues et se rattachant de près au premier.
Toutes les études qu’on lira plus loin ont la
forme de discours publics. Je n’ai pas cru devoir
changer cette forme, et j’ai même laissé sub-
sister quelques pages qui n’avaient qu’un intérêt
momentané ou personnel. J’ai tenu à repro-
duire ces discours tels absolument qu’ils ont
4. Le premier dans la Revue des cours littéraires et scien-
tifiques (janvier 186*1), le dernier dans la Romania (janvier
1882); les quatrième, cinquième et sixième dans les publi-
cations de l’Académie des Inscriptions; le second et le troi-
sième étaient inédits.
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PRÉFACE
VIP
été prononcés; j’insiste sur ce point notamment
pour le troisième (la Chanson de Roland et la
nationalité française), qui a été composé et lu'
(décembre 1870) dans des circonstances dou-
loureuses dont il conserve l’impression immé-
diate, déjà difficile à bien retrouver aujour-
d’hui pour ceux qui l’ont ressentie, et bien
plus difficile à concevoir pour ceux que leur-
âge a empêchés de l’éprouver alors. Dans les-
autres études, il y a plus d’un point sur lequel
je m’exprimerais aujourd’hui quelque peu dif-
féremment; mais il est malaisé de modifier un
détail, dans un exposé qui se tient, sans dé-
ranger les rapports et les proportions, et d’ail-
leurs il peut n’être pas inutile de voir les dif-
férences d’appréciation qui se produisent am
cours d’une longue série d’années uniquement
consacrées à un même ordre de recherches *.
Ces différences sont d’ailleurs légères : dans-
1. Je dote faire remarquer que l’étude sur le Pèlerinage -
de Charlemagne a été publiée sous une autre forme, beau-
coup plus développée et accompagnée de notes, dans la
liomania (janvier 1880), et que le morceau sur VArt d* Aimer
est extrait d’un travail général sur les traductions et imita-
tions d’Ovide au moyen âge, qui vient de paraître dans le
tome XXIX de Y Histoire littéraire de la France . J’ai l'intenlion
de reprendre, en la développant et en y joignant les indi»
cations précises qui manquent ici, l’élude sur l'Ange et-
l' Ermite •
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VIII PRÉFACE
l’ensemble, je suis demeuré fidèle aux idées
que j’exprimais dans ma jeunesse sur la poésie
du moyen âge, sur l’importance qu’elle a pour
l’intelligence du développement de notre con-
science nationale, et sur l’esprit dans lequel il
faut l’étudier et s’efforcer de la comprendre.
On a célébré cette poésie, dans ces dernières
années, avec un enthousiasme fort sincère,
mais quelquefois peu judicieux dans son objet
ou peu mesuré dans son expression; on l’a
attaquée avec mauvaise humeur et en se pla-
çant à un point de vue qui n’a rien de scien-
tifique. On ne trouvera dans les leçons et lec-
tures qui forment ce recueil ni l’exaltation ni
le dénigrement qui me semblent également
Surprenants en pareille matière. La poésie du
moyen âge offre assurément même aux esprits
les plus délicats et les plus cultivés, pourvu
qu’ils ne se refusent pas de parti pris à les
accepter, de véritables jouissances : elle frappe
souvent l’imagination et touche le cœur par
sa grandeur naïve, par sa simplicité, par l’in-
tensité du sentiment qui la pénètre, ou elle
plaît par la grâce svelte et la vive allure de
l’expression. Il est sûr, d’autre part, que non
seulement elle ne répond pas aux exigences
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PRÉFACE
IX
du goût classique et qu’elle heurte toutes les
habitudes dont nous trouvons souvent com-
mode de faire des règles, mais encore qu’elle
a des défauts généraux, des pauvretés et des
faiblesses incontestables : on y trouve souvent
un singulier mélange de bizarrerie et de bana-
lité, de grossièreté et de convention; l’expres-
sion y est rarement originale, personnelle et
nuancée; enfin il faut bien reconnaître que
le plus habituel des défauts qu’elle présente,
comme le plus insupportable, est la platitude.
C’est malheureusement l’écueil que l’esprit
français, à toutes les époques, côtoie volon-
tiers et touche trop souvent, comme d’autres
l’obscurité, le vague ou l’emphase.
Je n’ai jamais cherché, pour ma part, à
réclamer pour celte poésie l’admiration de
ceux qu’elle ennuie ou qu’elle révolte : il leur
est bien facile de n’en pas prendre connais-
sance, et c’est un droit dont le public, en
général, use largement. Mais je suis convaincu
que, malgré tous les dédains et tous les ana-
thèmes, elle se fera, par ses productions vrai-
ment significatives, dans la culture générale,
dans l’instruction des lettrés, dans l’éducation
nationale, une part de moins en moins con-
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X
PRÉFACE
testée, qui sera d’ailleurs et doit rester sage-
ment restreinte. C’est l’affaire du progrès lent
que le temps réalise tout seul quand il s’agit
d’une idée juste, et qui s’accomplira ici sim-
plement par la connaissance plus complète et
l’accès plus facilité de cette vieille poésie. Ou
bien la nationalité française disparaîtra, ce
qu’à Dieu ne plaise, ou bien elle voudra se
retremper à ses sources vives, et se fortifier
par une sympathie tendre et ferme en même
temps pour toutes ses manifestations sur le
sol où elle s’est formée, depuis les chants
naïfs de son enfance, si puissants déjà et qui
retentissaient dans l’Europe entière, jusqu’aux
œuvres les plus travaillées et les plus par-
faites de son génie en pleine conscience de
lui-même.
Quoi qu'il en soit de ce point de vue, celui
de la science pure est encore supérieur. Les
productions littéraires, tout le monde le com-
prend ou devrait le comprendre aujourd’hui,
sont, comme tous les faits historiques, des phé-
nomènes soumis à des conditions. Comprendre
ces phénomènes dans leurs caractères multi-
ples, assigner à chacun d’eux sa date et sa
signification, en démêler les rapports, en dé-
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PRÉFACE
XI
gager enfin les lois, telle est la tâche du savant.
Or, de tous les faits qui constituent l’his-
toire, il n’en est pas qui se comparent, pour
l’instruction qu’ils contiennent, à ceux dont
se compose l’histoire littéraire. Les œuvres
littéraires, et surtout les œuvres poétiques,
sont des produits directs des âmes, et nous
les révèlent, à l’aide du signe transparent des
mots, bien plus clairement que ne font les
monuments de l’art, plus clairement même et
plus complètement que les actes réellement
accomplis, dont nous connaissons d’ailleurs
un si petit nombre. Un vers, un mot parfois
nous ouvre sur toute une manière de penser,
de sentir et de vivre des vues que nous n’au-
rions pas soupçonnées. Ceux qui consacrent
leur temps et leur travail à l’histoire litté-
raire bien entendue, s’ils la font progresser
en quelque partie, peuvent être assurés de ne
pas les avoir mal employés. Le public frivole,
qui trouve bien dépensé le temps qu’il perd à
mille soucis aussi vains que ses plaisirs,
s’étonne parfois de l’étroitesse du champ où
peut s’enfermer toute une vie d’études; il ne
comprend pas que la profondeur de la re-
cherche compense et au delà ce qui lui manque
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XII
PRÉFACE
en largeur. A mesure que le bien-être maté-,
riel et la facilité de la vie augmentent dans
nos sociétés, il se forme pour ainsi dire, au
profit de la science et de l’art, une plus grande
réserve de loisirs. On peut aujourd’hui trouver
une existence honorable, et, pour peu qu’on
aime son métier, heureuse, rien qu’en se mon-
trant un explorateur quelque peu habile d’une
branche très -spéciale des connaissances
humaines. De là cette grande division du tra-
vail qui effraye parfois les philosophes eux-
mêmes : on lui doit cependant les immenses
progrès que les sciences ont réalisés dans
notre siècle, et on lui en devra de bien plus,
grands encore si quelque perturbation violente
et prolongée ne vient pas arrêter le cours de
la civilisation européenne. La psychologie his-
torique, qui est l’examen de conscience de
l’humanité, ne se développe que grâce à une
infinité de recherches extrêmement précises
et souvent extrêmement ténues; elle est peut-
être, à l’heure qu’il est, la plus arriérée des
sciences, et cela s’explique par son importance
et sa complexité mêmes : l’anthropologie, l’eth:
nographie, la géographie, l’histoire des faits^
celle des lois, des mœurs, des religions, des
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PHÉFACE
XII!
philosophies, des sciences, des arts, des lettres,
doivent d’abord lui apporter leurs résultats, et
il s’en faut que ces résultats soient encore suf-
fisamment clairs et connus. Grâce à la minu-
tieuse exactitude, à la méthode sévère, à la
critique à la fois large et rigoureuse qu’on
exige maintenant de ceux qui font de l’histoire
littéraire, celle-ci pourra bientôt présenter à la
science dont elle dépend, et qui n’est elle-
même qu’une auxiliaire de la psychologie pro-
prement dite, un tribut vraiment utile et prêt
à être utilisé. Dès aujourd’hui on peut près*
sentir quelques-uns des résultats que dégage-
ront tant de travaux de détail : en ce qui con-
cerne la poésie française du moyen âge, on
en trouvera ici quelques-uns, qui, dans leur
ensemble et provisoirement , peuvent être
regardés comme à peu près dignes de con-
fiance.
En dehors de cette considération un peu
austère, les morceaux que je rassemble me
paraissent susceptibles d’intéresser les lec*.
teurs, en leur présentant sous divers aspects
la vie de nos pères d’il y a sept ou huit siècles,
qui habitaient notre patrie, qui nous ont trans-
mis leur sang, qui parlaient notre langue, et
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-XIV PRÉFACE
-chez lesquels nous trouvons si souvent et notre '
•esprit et. notre cœur. Les Français du xi e siècle
étaient déjà de vrais Français : ils aimaient la
France autant que nous, et s’aimaient entre
•eux plus peut-être que nous ne faisons; leur
génie ressemblait au nôtre, et nous les com-
prenons pour peu que nous nous en donnions
ia peine. Qui ne pleure avec Charlemagne la
mort héroïque de Roland? Qui ne rira encore
des gaietés toutes parisiennes du Pèlerinage?
•Qui ne retrouve dans nos meilleures chansons
•de geste l’esprit héroïque de nos tragédies, et
dans nos fabliaux et nos farces la verve réa-
liste de nos comédies? Qui ne reconnaît, dans
les élégants romans de Chrétien de Troyes et
de ses émules, avec les premiers modèles de
nos romans, l’image de cette société polie
dont la France, alors comme plus tard, a donné
l'exemple? La littérature du moyen âge, pour
peu qu’on sache lui demander ce qu’elle con-
tient, est le premier chapitre de nos mémoires
•de famille, et, ne fût-ce qir’à ce titre, elle a
droit, semble-t-il, à notre intérêt et à notre
sympathie.
Paris, U mars 1885.
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LA
POÉSIE DU MOYEN AGE ‘
Messieurs,
Ce n’est pas sans une vive émotion que je monte
dans cette chaire, au pied de laquelle je devrais
encore être assis. Ce n’est pas sans un tremblement
facile à comprendre que ma voix inexpérimentée
entreprend de vous remplacer pour quelques mois
une parole à laquelle quinze ans de fécond ensei-
gnement ont habitué cette enceinte, et qui vous est
devenue, j’ose le dire, presque aussi chère qu’à
moi-même. Puissiez-vous ne pas m’en vouloir de
vous priver passagèrement de leçons aimées, et
reporter sur le fils une part de la bienveillance
que vous avez toujours accordée au pèrel C’est cet
1 Leçon d’ouverture faite au Collège de France (comme
remplaçant) le 3 décembre 1866.
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2 LA POÉSIE DU MOYEN AGE
espoir qui seul me soutient au moment où .j’ose,
moi inconnu et presque encore écolier, parler dans
ces murs glorieux, où le savoir le plus solide et
la plus brillante éloquence sont accoutumés à se
rencontrer.
Il y a quinze ans, messieurs, qu’un ministre
éclairé fonda, au Collège de France, la chaire de
langue et de littérature française au moyen âge.
En comblant ainsi une lacune déjà plusieurs fois
signalée, il comprenait admirablement l’utilité et le
véritable but de la création de François I er . Si les
Facultés, telles que les a organisées l’Empire, ont
pour mission principale de préparer les jeunes gens
aux carrières qui exigent chez eux certaines con-
naissances; si par conséquent elles ont avant tout
un caractère pratique qui les oblige à restreindre
et la variété et la liberté de leur enseignement, le
Collège de France, institué jadis pour donner un
asile à la libre recherche loin du joug de l’antique
Sorbonne, doit, de nos jours, développer ces parties
de la science qui n’ont pas d’utilité pratique recon-
nue, ou qui ne sont pas encore assez solidement éta-
blies pour être incorporées à l’enseignement officiel.
La création d’une chaire au Collège de France est,
pour ainsi dire, une expérience nationale : il s’agit
de savoir, d’une part, si la science nouvelle qui se
produit répond à un besoin réel, ressenti par un
certain nombre d’esprits cultivés, et, d’autre part,
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LA POÉSIE DU MOYEN AGE
si elle prend assez d’importance et de sûreté pour
pouvoir être introduite plus tard dans les pro-
grammes même des cours universitaires. Pour que
cette noble épreuve se fasse dans les meilleures
conditions, ni le choix des professeurs ni leur ensei-
gnement ne doivent être soumis à aucune des res-
trictions que les Facultés imposent : puisque c’est
du nouveau qu’on veut avoir, il serait contradic-
toire de prétendre l’obtenir par les procédés usuels
et l’assujettir aux limitations traditionnelles. Les
sciences et les lettres se sont également enrichies,
depuis quelques années, par la fondation, au Col-
lège de France, de chaires aussi heureusement dési-
gnées qu’habilement remplies : à leur tête, dans
cette période récente, se place celle qui a été con-
sacrée à étudier notre langue et notre littérature au
moyen âge.
L’expérience, cette fois, a pleinement réussi.
L’assiduité de nombreux auditeurs a prouvé que ces
études, bien que peu répandues encore dans notre
pays, pouvaient compter sur un public d’élite; et
quant à leur utilité, elle est devenue de plus en plus
apparente. L’enseignement inauguré en 1852 peut
être aujourd’hui considéré comme fondé définitive-
ment, et le moment n’est pas éloigné sans doute où
l’Université elle-même lui fera une place dans ses
examens et dans ses leçons. Permettez-moi, mes-
sieurs, en me félicitant avec vous de ces heureux
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4
LA POÉSIE DU MOYEN AGE
résultats, dont une grande part doit être reportée
au professeur, de les justifier aujourd’hui par quel-
ques observations générales sur le moyen âge et sa
littérature.
Nous ne sommes plus au temps où l’on dédai-
gnait le moyen âge, où l’on ne voulait relever que
de l’antiquité ou de soi-même, où l’on n’accordait*
à ces dix siècles que la valeur d’une transition, peut-
être indispensable, d’un anneau de plomb qui relie
deux chaînes d’or. La science de nos jours ne
répudie aucune des périodes de l’histoire. Elle
s’arrête partout où elle trouve des faits et des lois;
elle tient que tout ce qui a existé mérite son atten-
tion; elle reproduit, autant qu’il lui est possible,
la vaste et sereine impartialité de la nature. Mais
ce qui l’attire plus particulièrement , ce sont les
époques originales où les nations se sont dévelop-
pées spontanément, sans le trouble qu’apporte trop
souvent l’intervention arbitraire des volontés per-
sonnelles ou la pression de causes externes. C’est
ainsi que le géologue saisit avec empressement
l’occasion d’étudier un terrain vierge de toute
influence étrangère , où se sont tranquillement
manifestées les lois qui dirigent l’évolution des
phénomènes. Ces périodes sont rares dans l’his-
toire, messieurs, ou du moins elles sont rarement
éclairées par des documents qui nous permettent
de les bien connaître : le moyen âge nous offre
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LA POÉSIE DU MOYEN AGE
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la plus voisine et la plus facilement observable.
Il appelle donc toute l’attention des esprits curieux
et pénétrants : il leur offre un spectacle digne de
les attacher et de les satisfaire. Après la joie, plus
grande et plus pure encore, j’en conviens, que
cause à l’œil du savant la contemplation de cet
unique épanouissement de l’esprit humain qui
s’appelle la civilisation hellénique, il n’en est pas
de plus vive que celle qu’il éprouve à observer le
développement du moyen âge. Chose étrange! il
sembla un moment que tout ce qu’avaient édifié
de longs siècles était détruit à jamais : là où deux
cents ans auparavant on voyait, fermement établis
et magnifiquement ornés, s’élever un gouvernement,
s’ordonner des institutions, régner une religion,
fleurir une riche littérature, une langue polie, un
art somptueux, au vi® siècle, on ne trouve plus rien
de tout cela debout. Le chaos le plus complet sem-
ble avoir succédé à ce bel ordre : on parle soit une
langue inculte, abandonnée jusque-là aux paysans,
soit d’étranges idiomes, aux sons rudes et guttu-
raux, différant de pays en pays; à la place des pré-
teurs et des proconsuls trônent, risibles et féroces,
des chefs barbares, qui ne voient dans la puissance
qu’un moyen d’assouvir leurs appétits grossiers et
sanglants; cette administration si parfaite, fruit
de la longue élaboration du génie de Rome, a fait
place à une confusion inouïe de pouvoirs et de
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6 LA POÉSIE DU MOYEN AGE
révoltes; les monuments de la littérature sont
incompris, ceux de Part tombent en ruine; à la
place du polythéisme souriant règne une religion
nouvelle, venue d’un autre pays et d’une autre race,
ou un culte bizarre apporté des forêts de la Ger-
manie. Du temple immense et superbe où s’ado-
rait la civilisation gréco* latine, il ne reste que
des décombres. Tous les vieux éléments de l’or-
ganisme puissant qui semblait devoir s’assimiler
le monde sont dissous; la décomposition paraît
complète.
Attendez! une force nouvelle va saisir et agréger
en de nouvelles formes ces éléments disjoints et
hétérogènes ; de cette décomposition vont surgir de
jeunes organismes. Laissez passer quelque temps :
que voyez-vous? Le christianisme a détruit les ido-^
lâtries germaniques et les restes altérés du vieux
paganisme ; il règne sans conteste sur l’Europe, qui
trouve en lui une unité plus belle que celle de
Pempire romain; — une hiérarchie grandiose ren-
ferme tous les hommes dans ses étages successifs,
depuis le serf qui n’est plus esclave jusqu’au roi qui
n’est plus despote, créant pour chacun des droits et
des devoirs au-dessus et au-dessous de lui; — des
langues nouvelles, dégageant leur individualité res-
pective du type commun dont elles sont sorties,
couvrent d’un feuillage qu’il n’avait pas prévu le
vieux tronc de la langue latine; — dans de nom-
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LA POÉSIE DU MOYEN AGE 7
breuses écoles se rassemblent des milliers d’étu-
diants avides d’instruction ; — pendant que des
chanteurs populaires , semblables aux rapsodes
homériques, amassent la foule sur les places avec
d’héroïques chansons, les cours des rois et des
princes réunissent des poètes élégants, qui souvent
portent eux-mêmes le sceptre ou la lance; — de
toutes parts un art nouveau, plus fécond et plus
large, « couvre la terre d’un blanc vêtement
d’églises », peuple les verrières de tableaux et les
portiques de statues. La recomposition s’est faite :
à l’écrasante unité de l’empire romain a succédé la
variété libre de l'Europe chrétienne, à la littérature
académique des derniers siècles lettrés une poésie
vivante et populaire, à la langue officielle et dessé-
chée la pousse vigoureuse de jeunes idiomes pleins
de sève, au monde antique, enfin, le monde mo-
derne, apportant avec lui les éléments de tout un
développement dont nous ne pouvons prévoir le
terme, et dont nous sommes nous-mêmes un des
degrés.
Quoi de plus tentant pour l’observateur que de
démêler les lois qui ont dirigé ce mouvement,
d’analyser dans leurs détails et de comprendre
dans leur ensemble tous ces faits nouveaux et mul-
tiples, de saisir le jeu et les rapports des forces qui
les font éclore? Quoi de plus attrayant que de se
donner ce spectacle incomparable, de ressusciter
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8
LA POÉSIE DU MOYEN AGE
par la pensée ce monde aujourd’hui disparu, ces
institutions, ces mœurs, ces langues, cet art, d’où
les nôtres se sont peu à peu formés, de faire revi-
vre ces hommes qui sont nos pères, de pénétrer
dans leur esprit, de nous imprégner de leur âme t
de les voir agir, penser, chanter et aimer devant,
nous? Tel était le domaine aussi vaste que neuf qui
s’ouvrait à la science quand notre siècle commença,
assez éloigné du moyen âge pour ne plus le crain-
dre, assez près encore pour le comprendre. A cette
belle tâche les ouvriers n’ont pas fait défaut, vous
le savez, messieurs. L’histoire du moyen âge, sous
les mains d’Augustin Thierry et de ses successeurs,
est redevenue vivante; d’innombrables travailleurs
sont occupés dans toute l’Europe à rassembler, à
expliquer, à interpréter les documents qui l’éclai-
rent, à en établir scrupuleusement les faits et les
dates, à en saisir l’esprit, à en dégager les lois. A
force d’études intelligentes et laborieuses, le déve-
loppement de l’art du moyen âge n’a presque plus
de secrets pour nous; à force de sympathie, nous
en comprenons la beauté longtemps méconnue;
nos cathédrales, nos châteaux, nos statues, ont
retrouvé l’admiration qui leur avait été refusée,
et provoquent le juste orgueil de nos villes, les
recherches de nos archéologues, l’émulation de nos
artistes. Pendant que les principes de la formation
et de l’organisme des langues romanes ou germa-
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LA POÉSIE DU MOYEN AGE
0
mques étaient fermement posés dans d’admirables
ouvrages, leur passé était étudié avec une curiosité
pénétrante. Enfin, la littérature dont ces langues
étaient l’instrument a vu ses trésors tirés de la
poussière des manuscrits, et a été l’objet de nom-
breux travaux qui ont protesté contre l’injuste
oubli où on l’avait laissée, ont revendiqué son
droit à occuper une place dans le Panthéon litté-
raire, et en ont fait connaître l’histoire, les phases
successives et les formes variées.
C’est à cette dernière partie de la grande œuvre
que je suis appelé à concourir dans la mesure de
mes forces : c’est sur elle que je veux retenir votre
attention.
Le moyen âge est une époque essentiellement
poétique. J’entends par là que tout y est spontané,
primesautier, imprévu : les hommes d’alors ne font
pas à la réflexion la même part que nous; ils ne
s’observent pas, ils vivent naïvement, comme les
enfants, chez lesquels la vie réfléchie que déve-
loppe la civilisation n’a pas étouffé encore la libre
expansion de la vitalité naturelle. Ils n’ont ni dans
le monde physique ni dans le monde social cette
idée de régularité prévue que nous a donnée la
raison. Sans doute, messieurs, la raison est la
faculté souveraine et maîtresse, et sa possession
doit être le but le plus haut de nos efforts; mais
elle n’est pas la poésie, elle en est trop souvent la
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LA POÉSIE DU MOYEN AGE
négation. La raison pure est une région élevée,
sereine et froide, comme ces grands sommets où
une blancheur éternelle reflète seule un soleil sans
nuages; c’est plus bas qu’est la vie avec ses formes
et ses couleurs, ses chants et ses parfums, son puis-
sant et joyeux désordre. Plus nous vieillissons,
hommes ou nations, plus la raison chasse en nous
l’imagination. Vous vous souvenez de cette char-
mante pensée qu’un grand critique de nos jours a
involontairement formulée en vers : « Il existe, en
un mot, chez les trois quarts des hommes, un poète
mort jeune à qui l’homme survit. » Il existe aussi
chez les peuples, ce poète mort jeune; ils ont eu
aussi leur période irréfléchie ; chez eux aussi l’ima-
gination a longtemps dominé la raison; chez eux
aussi la poétique synthèse a précédé l’analyse phi-
losophique. Mais la science peut suppléer et recréer,
pour ainsi dire, dans les peuples, leur adolescence
poétique. Pareille aux souvenirs où nous aimons à
retrouver les illusions de notre jeune âge, elle nous
apprend à nous refaire enfants pour goûter les
joies naïves de l’enfance; elle nous rouvre les tré-
sors de l’imagination de nos pères, et fait jaillir
de nouveau, dans nos intelligences desséchées, les
sources vives de la j^^use et jeune poésie.
Ce caractère poétique du moyen âge éclate d’abord
dans sa foi. Ce n’est pas cette religion raisonnable,
si l’on peut ainsi parler, qu’inaugura le protestan-
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LA POÉSIE DU MOYEN AGE . 11
tisme; c/est une libre conception du monde, toute
pleine d’amour et de vie. Cette foi embrasse et
féconde toutes les directions de la pensée; elle
forme, pour ainsi dire, le fond de toutes les âmes.
On se représente l’univers comme un vaste théâtre
sur lequel se joue un drame immense, plein de
pleurs et de joie, dont les acteurs sont dispersés
entre le ciel, la terre et l’enfer, drame dont le
dénouement est prévu, dont Dieu dirige les péripé-
ties, mais qui, dans chaque scène, offre les compli-
cations les plus riches et les plus variées. Les per-
sonnes divines, les anges, les saints, se mêlent à
chaque instant à l’humanité pour la soutenir et la
guider, tandis que Satan et ses ténébreuses légions
la tentent et la troublent sans cesse. L’homme,
sollicité en sens inverse par la grâce céleste et les
séductions infernales, mais libre et maître de sa
destinée, a la vie terrestre pour choisir entre ces
deux attractions, et suivant qu’il cède à l’une ou
à l’autre, son âme s’envole, à sa mort, dans les
régions bienheureuses où règne une joie éternelle,
ou bien tombe dans les gouffres habités par le
désespoir. Le matérialisme, souvent extrême, avec
lequel des esprits jeunes et passionnés ont saisi
cette conception ne doit pas nous empêcher d’en
reconnaître l'énergique beauté. Les pauvres, les
petits, les ignorants, ont ainsi en eux leur poésie
constante, qui s’exprime à son plus haut degré
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12 LA POÉSIE DU MOYEN AGE
dans le mysticisme, sous sa plus humble forme
dans la superstition, et qui remplit la vie de crainte
et d’espoir. « Je suis une pauvre femme, faible et
vieille, fait dire Villon à sa mère dans une admi-
rable prière qu’elle adresse à la Vierge, je ne sais
rien, jamais je ne lus lettre. Je vois à l’église
dont je suis paroissienne de belles peintures : d’un
côté le paradis, où sont des harpes d’or; d’autre
part l’enfer, où les damnés brûlent. L’un me fait
peur, l’autre m’éblouit. Fais- moi avoir le joyeux
paradis, dame des deux, reine de la terre, impé-
ratrice des abîmes infernaux! » Si les docteurs
raffinent sur les dogmes et poursuivent dans la
scolastique l’accord d’Aristote et de saint Jean, le
peuple ignore ces subtilités; il sait seulement qu’au
ciel régnent des êtres bons et purs, qu’il aime et
dont il est aimé, qu’il invoque avec confiance dans
toutes ses peines, qui font des miracles à e>a prière
et apparaissent souvent à ceux qui les ont chéris.
Pas de péchés inexpiables, pas de crimes qu’un
remords sincère, un élan du cœur n’efface. Voici
un voleur qui, au milieu de tous ses méfaits, a
gardé une pieuse tendresse pour la Vierge bénie,
pour cette fleur de pureté et de miséricorde que
nul n’a aimée en vain : il l’invoque au moment du
supplice, et elle le soutient miraculeusement au
gibet, elle-même, de ses mains blanches, pendant
trois jours, pour lui laisser le temps de se repentir
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LA POÉSIE OU MOYEN AGE 13
et lui faire éviter l’irrévocable damnation. Voici un
chevalier pervers, impie, endurci à tous les crimes :
un jour, par une fantaisie passagère, il se confesse,
mais il refuse toutes les pénitences que lui impose
le pieux ermite. Enfin il accepte la plus facile : il
recevra l’absolution s’il remplit d’eau un petit baril
que lui remet le saint homme; mais tous ses efforts
pour y parvenir sont vains : les fleuves et les
sources retirent leurs eaux dès qu’il y plonge son
baril. Hautain, résolu, non par repentir, mais par
obstination, à accomplir la parole donnée, il par-
court la terre, toujours cherchant vainement une
onde qui ne fuie pas devant lui. Enfin, au bout
d’une cruelle année, il se retrouve devant la cellule
du solitaire ; là, repassant dans sa mémoire tous ses
forfaits, et comprenant enfin que Dieu est juste de
lui refuser le moyen d’une trop facile pénitence,
il sent se fondre son cœur orgueilleux : il se repent,
et une larme de lui remplit le barizel , et il meurt
heureux et pardonné. Ainsi la rédemption est le
prix de l’amour; ainsi Dieu veille sur chacun de
nous et fait des prodiges pour nous sauver. Mais
aussi le démon, comme un lion rugissant, rôde
sans cesse autour des hommes ; l’imagination le
voit partout, avec une habileté toujours variée,
provoquer l’homme au mal, ou dans l’enfer, hideux
et féroce, s’acharner à sa torture; et elle se rejette
avec épouvante dans les bras des saints et des
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14 LÀ POÉSIE DU MOYEN AGE
anges. Ce sont eux qui défendront leur fidèle des
attaques de l’enfer, et même s’il a signé, comme le
clerc Théophile, une charte qui donne son âme au
malin, la Vierge saura bien l’arracher des mains de
Satan et la rendre au pécheur repentant qui l’a
implorée.
Telle était la religion du moyen âge, pleine de
merveilleux, de terreur et d’amour. La science, qui
d’ordinaire, dans le domaine de la pensée, fait
équilibre à la foi et empêche l’élément poétique de
dominer exclusivement, était alors aussi une poésie
et par son objet et par sa forme. Elle poursuivait
avec une ardeur fébrile le secret de faire de l’or,
ou cherchait à lire les destinées humaines dans les
étoiles ; elle présentait la nature entière comme un
vaste symbolisme, et faisait de l’histoire naturelle
une mythologie chrétienne; elle divisait l'histoire
en périodes idéales, en sept âges correspondant aux
sept jours de la création, et prédisait la fin pro-
chaine de la sixième journée, après laquelle allait
s’ouvrir le sabbath éternel; enfin, sous sa forme la
plus haute, elle dévoilait aux initiés, respectueux et
frémissants, les mystères sublimes du ciel ou les
noirs secrets de l’enfer; elle mettait dans la main
de l’adepte la clef merveilleuse qui devait ouvrir
et les trésors du monde visible et les arcanes du
monde invisible. Poétique aussi était la disposition
d’esprit de ceux qui se livraient à l’étude : ils se
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LA POÉSIE DU MOYEN AGÉ 15
figuraient naïvement qu’ils pourraient arriver à la
science universelle, que tel ou tel homme l’avait
possédée ou la possédait encore ; ils espéraient tou-
jours trouver dans quelque livre inconnu le secret
suprême, le mot qui contenait toute vérité et toute
puissance; ils amassaient consciencieusement, dans
de longues encyclopédies, les notions les plus bi-
zarres ou les plus inutiles. Éveillée comme celle des
enfants, leur curiosité était aussi facile à satisfaire.
Ils nous ont légué un grand nombre de ces traités
didactiques sous forme d’entretiens : l’écolier inter-
roge avec une hardiesse innocente, sans se douter
de la difficulté des problèmes ou de la manière de
les poser, sans savoir même s’ils ont un objet réel :
« Maître, combien y a-t-il de la. terre au soleil?
Maître, pourquoi la mer est-elle salée? Maître,
quelles sont les fonctions des divers ordres d’anges?
Maître, pourquoi Dieu n’a-t-il pas créé le monde de
toute éternité? » Et le maître répond tranquille-
ment par les solutions les plus aventureuses, accep-
tées sans hésitation. Mais le peu d’étendue même,
le vague, le formalisme et l’assurance naïve de la
science au moyen âge, son ignorance, pour dire le
mot, favorisait l’originalité de sa poésie. C’est grâce
à elle qu’au lieu de dépendre de l’antiquité il a
suivi sa propre voie, a marqué hardiment de son
empreinte les sujets qui lui étaient originairement
le plus étrangers, et nous a laissé, au lieu du pâle
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LÀ POÉSIE DU UOYEN AGE
reflet d’une civilisation supérieure, une forme spé-
ciale et caractéristique de développement intel-
lectuel.
Comme la religion, comme la science, la vie était
poétique. Le droit s’exprimait à chaque instant par
des symboles; les institutions mal définies s’ap-
puyaient sur le sentiment bien plus que sur la rai-
son. Une incroyable bigarrure d’usages, de lan-
gues, de lois, de coutumes, rendait l’habitant d’une
province presque étranger dans la plus voisine, et
offrait au voyageur du nouveau à chaque pas. Mal
contenues par des lois imparfaites, mal surveillées
par une police à peu près nulle, les passions indi-
viduelles se donnaient libre carrière. Elles s’expri-
maient avec une franchise brutale : on aimait la
chair, le vin, le pillage, Y or rouge avec fureur; on
faisait couler le sang, on prodiguait les tortures
avec la joie des enfants cruels ; on ne respectait pas
dans le mal ces barrières de convention qui retien-
nent de nos jours la plupart des hommes dans un
état moral indécis. Les âmes, simples et fortes,
ignoraient les concessions, les nuances, les con-
traintes dont se compose notre vie moderne, et se
jetaient tout entières dans le courant auquel elles
se livraient; brusques et incapables de complica-
tions, elles faisaient succéder un excès à l’autre, et
passaient souvent de la vie la plus criminellement
dévergondée aux austérités du cloître. A côté des
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LA POÉSIE DU MOYEN AGE 17
grands crimes, on voyait les grandes vertus, à côté
des jouissances frénétiques les renoncements illi-
mités. Les pelits tremblaient toujours sous l’op-
pression arbitraire des forts, ou se réunissaient vail-
lamment pour leur résister. On ne s’endormait pas
sur l’oreiller commode de la sécurité publique : il
fallait conquérir chaque jour sa sûreté, fortifier sa
maison, fermer le soir les portes de sa ville, ne
sortir après le coucher du soleil qu’avec des gens
armés et des torches. La vie était soumise à mille
incertitudes, à mille variations, et se composait, au
lieu du cours tranquille de notre existence actuelle,
d’une succession irrégulière de monotone unifor-
mité et d’aventureux imprévu. Le chevalier passait
souvent de longues années dans son manoir soli-
taire, sans autre distraction que la chasse dans ses
grandes forêts, la prière à l’église, les hommages
de ses vassaux ; puis tout à coup la guerre l’entrai-
nait dans de lointaines expéditions, la croisade l’en-
voyait sous le ciel de Syrie en plein monde oriental,
ou bien un tournoi proclamé par quelque prince
l’appelait au milieu des fêtes guerrières, des ar-
mures étincelantes, des dames parées et prêtes à
couronner le vainqueur, et surexcitait toutes ses
passions ou satisfaisait tous ses rêves. Le marchand
ne passait pas toute sa vie dans le trafic fastidieux
de sa boutique : il allait faire ses approvisionne-
ments ou vendre ses denrées aux grandes foires,
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IA POÉSIE OU MOYEN AGE
souvent bien éloignées, dont chacune avait ses pri-
vilèges spéciaux, ses usages singuliers, où se réunis-
saient des hommes de tout pays, de toute race ; il
partait avec sa petite caravane pour ce long voyage
où il courait chaque jour des dangers, laissant les
siens loin de lui, sans pouvoir donner ni recevoir
de nouvelles; il revenait, traînant à sa suite ses
lourds chariots, attendu chaque fois avec une cu-
rieuse impatience, reçu par la joie qui succède à
l’inquiétude dissipée, et racontait mille histoires
pendant qu’on admirait ses marchandises et qu’on
se partageait ses cadeaux de retour. Les abbayes
rassemblaient en grand nombre des hommes et des
femmes qui, pour la plupart, ne prenaient à la vie
qu’une part contemplative et regardaient le monde
actif comme un grand rêve; souvent le cloître ne
leur suffisait pas, et les bois ou les roches se peu-
plaient de solitaires. Pour conquérir cette science
enfantine et subtile dont j’ai parlé, on venait de
toutes les parties de l’Europe, bravant les périls et
les obstacles, dans les grandes universités où d’in-
nombrables étudiants, séparés en nations, divers de
langage, de mœurs, d’habits, offraient le spectacle
de tous les désordres et de toutes les privations, des
excès les plus violents et du travail le plus acharné;
les livres étaient rares, mais d’autant plus précieux:
on emportait avec soi comme un trésor, en retour-
nant dans sa lointaine patrie, quelque docte traité
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LÀ POÉSIE DU MOYEN AGE 19
qu’on méditait pendant le reste de ses jours. Les
dames, le plus souvent seules, ne voyaient guère les
hommes qu’aux fêtes, aux tournois, ou, de loin,
aux églises; rentrées dans leur demeure close,
occupées de quelque long et merveilleux ouvrage,
elles vivaient de souvenirs et nourrissaient dans
leurs rêveries des amours que tout poussait dans la
voie des romanesques aventures. Ainsi, pour tous,
les impressions étaient à la fois plus rares et plus
frappantes que de nos jours; l’imprévu jouait un
bien plus grand rôle ; un certain désordre favorisait
l’imagination. Prise dans son ensemble, et mise en
regard de la nôtre, la vie au moyen âge nous appa-
raît comme éminemment poétique.
La littérature fut l’image de cette vie. Elle en a
la liberté, la variété, la franchise. Elle n’est pas,
comme la nôtre, surveillée par des lois, ni retenue
par les préjugés ou les convenances, ni dirigée par
des exemples classiques; rien ne l’empêche de dire
pleinement et entièrement ce qu’elle veut dire.
Aussi est-elle vraie avant tout, et c’est là son grand
mérite. Sans se préoccuper des règles, des théories,
des questions de forme, elle exprime simplement
ce qui s’agitait dans les âmes; elle donne une voix,
souvent peu nette et peu forte, mais fidèle, aux
sentiments, aux idées de tous. Ce n’est pas une lit-
térature de livres, destinée à occuper quelques in-
stants dans l’attention des lecteurs, qui d’ailleurs
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20 LA POÉSIE DU MOYEN AGE
n’en sont pas dupes et ne lui accordent qu’une faible
partie de leur âme : c’est une poésie toute vivante
et extérieure, à laquelle chacun croit et que chacun
pourrait avoir faite, qui se chante et se parle, au
soleil, dans les rues, dans les places, au milieu des
batailles, sur les routes qui mènent aux pèlerinages
ou aux foires, sur les navires qui emportent les
croisés, dans les églises ou sous leur porche, dans
les châteaux, dans les assemblées brillantes, aux
festins des rois, aux repas des auberges. Le public
l’accepte comme le poète la donne : on ne fait pas
de critique ; on ne recherche pas si tel poème est
bien composé et si les vers en sont corrects, si telle
chanson est bien originale, si tel mystère est con-
forme aux règles de l’art dramatique, si telle farce
s’est maintenue dans les limites du bon goût et de
la décence. On se demande seulement s’ils ont fait
admirer, songer, pleurer ou rire plus que d’au-
tres, si l’on a été ému en les entendant, s’ils ont
laissé dans l’âme l’image vivante de leurs person-
nages, le souvenir de leurs récits, l’empreinte de
leurs sentiments. La vie et la poésie se confondent
sans cesse, celle-ci étant tout imprégnée de celle-là,
sincères toutes deux et sans mensonge. Quand la
poésie fait de l’idéal, elle ne l’invente pas, elle ne
fait qu’exprimer les rêves de chacun : ces guerriers
sans peur et sans reproche, ce sont les modèles que
se proposent tous les chevaliers; ces bons justiciers.
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LA POÉSIE DU MOYEN AGE
21
ce sont eux dont le pauvre peuple a besoin; ces
saints ermites, quel moine un peu mystique ne s’est
juré mille fois de les imiter? Le comique est de
même emprunté à la réalité quotidienne : les con-
teurs persiflent, aux applaudissements de leur au-
ditoire, les prêtres dissolus, les avides légistes, les
chevaliers lâches, les bourgeois niais, les grossiers
vilains; à une époque où la force semble dominer
sans contrôle, ils se plaisent à revendiquer les droits
de l’intelligence, et à faire des forts le jouet des
rusés. Les croyances, les passions, les préjugés du
peuple se retrouvent naïvement et sans fard dans
la littérature ; l’ignorance générale laisse à l’imagi-
nation du poète un libre champ : il peut hardiment
transposer, pour ainsi dire, à l’usage de son époque,
ce qui survit de l’antiquité, et pour peu qu’un pays
soit él «igné, il a le droit d’y mettre la scène des
plus merveilleuses aventures. Parlant pour un
public qui n’a ni des idées établies de perfection
littéraire, ni des notions scientifiques sérieuses, ni
même une vie stable et régulière, le poète ne cher-
che qu’à l’amuser ou à l’émouvoir, sans se soucier
de vraisemblance, de composition artistique ou de
raffinements de forme. Il réussit d’ailleurs sans
peine : tous les esprits sont disposés à goûter ses
récits, toutes les oreilles sont sensibles au rythme
facile des longues tirades monorimes ou des petits
vers accouplés deux à deux. Il n’y a pas encore
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22 LA rOÉSIE DU MOYEN AGE
entre les lettrés et les illettrés cette distinction ter-
rible, fruit de l’instruction différente, qui sépare
aujourd’hui les peuples en deux classes, presque
étrangères l’une à l’autre, dont la première est à
peu près sevrée de littérature, dont la seconde
dédaigne et ignore ce qui n’est pas conforme aux
règles posées par ses docteurs. Ni en Grèce ni au
moyen âge cette distinction n’a existé : la même
poésie plaisait à tous, au prince comme au bour-
geois, au chevalier comme au paysan; l’un n’avait
en fait d’art ni plus d’ignorance ni plus d’exigence
que l’autre, et le jongleur qui venait de vieller et de
chanter la mort de Roland sur une place publique
pouvait la répéter avec le même succès à la table
du roi lui-même.
Cela n’est complètement vrai toutefois que de la
première période du moyen âge, de celle qui a été
presque entièrement consacrée à l’épopée. Je ne dis
rien ici des clercs, de ceux qui savaient le latin,
l’écrivaient et le parlaient entre eux; ceux-là res-
tèrent sans influence sur la poésie vulgaire qu’ils
dédaignaient, et leur immixtion dans ce domaine, la
fusion de leur science avec la langue et la poésie du
peuple, telle qu’elle se produisit presque simultané-
ment en France et en Italie vers la fin du xm e siècle,
marque l’ouverture d’une nouvelle période. Mais dès
la seconde moitié du xn e siècle une division analogue
à celle des lettrés et des illettrés tend à se former
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LA POÉSIE DU MOYEN AGE
n
même dans cette partie de la nation qui ignore le
latin et ne doit rien qu’à sa propre culture. C’est le
moment où la période de fermentation et de recon-
stitution sociale est à peu près close : la hiérarchie
féodale est fondée; les communes sont établies ; les
rapports de l’État et de l’Église sont réglés; les
trônes sont occupés par des dynasties qui semblent
avoir un long avenir. Les grandes convulsions sont
passées : pendant deux siècles va s’épanouir, dans
un repos relatif, tout ce qui constitue le moyen
âge. Alors, par un effet naturel et ordinaire, dans
cette société calmée se forme et se détache pour
ainsi dire dans les hauteurs une société plus res-
treinte, qui cherche à se distinguer du reste par
l’élégance de sa vie, le raffinement de ses mœurs,
la politesse conventionnelle de ses manières. Cette
élite se groupe naturellement à la cour des rois et
des princes : aussi le nom de courtoisie est-il celui
qu’elle emploie pour désigner son idéal. Dès lors
les hommes se divisent en deux classes, les courtois
et les vilains , ceux qui font partie de la société élé-
gante, en connaissent les usages, en partagent les
idées, et ceux qui en sont exclus et en ignorent les
finesses ; et comme il est dans la nature de l’homme
civilisé d’établir sur la forme seule les vanités et
les distinctions sociales, les premiers n’ont pas assez
de mépris pour les seconds. Dans cet essai de con-
stitution d’une aristocratie polie, le rôle important
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24 LA POÉSIE DU MOYEN AGE
revient aux femmes : ce sont elles qui introduisent
dans les dehors, sinon dans les mœurs réelles, la
douceur et l’urbanité, qui mêlent à la rude et étroite
bravoure du seigneur féodal le sentiment nouveau
de la galanterie, qui changent les tournois en fêtes
brillantes qu’elles président, ou remplacent par des
jeux et des plaisirs de société les divertissements
tout virils du xi e siècle : sous leurs yeux, ces rudes
barons d’autrefois, qui ne connaissaient d’autre joie
que la chasse et la guerre, qui ne quittaient que
rarement leur armure et mettaient, hors de leur
ventaille , leur longue barbe blanche sur leur cui-
rasse pour épouvanter l’ennemi, se transforment
en ces aimables chevaliers du temps de saint Louis
qui passent une partie de leur vie en fêtes et en
assemblées, luttent de richesse dans leur costume,
de luxe dans leur manière de vivre, et portent fière-
ment sur leur casque, en allant au combat, le gage
d’amour de leur dame. «Cette influence sans cesse
agissante adoucit, ennoblit, épure et peut-être aussi
amollit les caractères. Sans doute, je le répète, la
rudesse primitive reste au fond : ces barbares sont
mal domptés, et celles mêmes qui se sont chargées
de les apprivoiser se montrent bien souvent dignes
d’être leurs compagnes; on a singulièrement exa-
géré les vertus et les grâces de cette société cheva-
leresque; mais cependant elle a beaucoup fait pour
notre éducation, et c’est en développant ses tradi-
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LA POÉSIE DU MOYEN AGE 25
tions que la France, sa vraie patrie, est devenue et
est restée la nation la plus sociable et la plus polie
de l’Europe.
A ce monde nouveau il fallait une poésie, et une
poésie qui se distinguât de celle du peuple, qui fût
courtoise comme la société à laquelle elle était des-
tinée, qui s’inspirât de ses sentiments particuliers,
de ses préjugés, de ses goûts, qui en reproduisît le
langage, qui en dépeignit la vie, qui en exprimât
l’idéal. Cette poésie s’est produite d’une part dans
les romans en vers de la Table Ronde, d’autre part
dans la plus grande partie des œuvres lyriques du
moyen âge; outre son sujet et son inspiration,
elle se distingua de la poésie précédente par sa
forme. Pour les poètes qui s’y adonnèrent, et dont
un grand nombre étaient des princes ou des sei-
gneurs, il ne s’agit plus seulement d’émouvoir ou
d’amuser : ils voulurent être admirés, et la recher-
che de la réputation littéraire fît naître la critique.
11 y eut des juges et des règles; une poétique se
créa; on chercha dans les productions de l’esprit la
correction ou la nouveauté de la forme à côté, par-
fois au détriment de l’intérêt du sujet. On ne de-
manda pas seulement à une poésie ce qu’elle disait;
on lui demanda comment elle le disait; on examina
la langue, la composition, la versification avec un
soin minutieux. Malheureusement cette étude s’ar-
rêta complètement à la surface; on n’apprécia de
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26 LA POÉSIE DU UOYEN AGE
la forme poétique que ce qu’elle a de plus matériel,
et, au bout de quelque temps, on en vint à n’y cher-
cher que ce qu’elle a de plus puéril. Gomme à
toutes les époques qui ont l’amour de la beauté lit-
téraire sans en avoir la puissance, on lit du tour de
force, de la difficulté vaincue, le suprême de l’art;
on admira des subtilités de forme qui n’étaient que
de laborieux enfantillages, aussi dénués de poésie
que de vérité; on imposa à tous les poètes des
moules conventionnels, qui devinrent de plus en
plus gênants et bizarres; on borna leur domaine à
un petit nombre de sujets nôn moins convention-
nels, à d’éternelles variantes d’un type banal de
vaillance et de galanterie, aux raffinements les plus
froids sur l’amour, aux récits d’aventures toujours
pareilles. On dédaigna la seule véritable source de
toute poésie lyrique, la libre et forte inspiration du
cœur; on méprisa la base indestructible de toute
poésie épique, la communion perpétuelle avec le
peuple.
Aussi cette littérature courtoise, qui rejeta peu à
peu dans l’ombre la primitive poésie, est-elle loin
de la valoir. Le xm e siècle, qu’on regarde d’ordi-
naire comme le plus beau moment littéraire du
moyen âge, n’est à mes yeux, par bien des côtés,
qu’une époque de faux brillant, d’éclat extérieur
sous lequel se cache un grand vide. S’il mérite de
nous intéresser, ce n’est pas par le caractère et la
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Ï,À POÉSIE DU MOYEN AGE
27
tendance générale de sa poésie, c’est par les œuvres
de quelques esprits particulièrement doués dans
lesquels la personnalité se marque fortement. Aux
temps primitifs, dans tous les pays, la poésie est
anonyme; elle n’appartient à personne en propre,
et le peuple entier y prend part et s’y reconnaît. La
littérature des cours avait été aussi presque imper-
sonnelle : les types et les modes qu’elle imposait à
ses coryphées ne laissaient d’autre différence entre
eux que leur habileté plus ou moins grande à exé-
cuter les prescriptions de l’art. Cependant l’Europe
avait marché; les peuples se dégageaient de leur
période inconsciente; les individus commençaient
à se distinguer plus vigoureusement les uns des
autres : la littérature de ce temps nous offre les
premiers écrivains qui nous apparaissent avec les
traits bien accentués d’une originalité vivante.
Mais cette originalité, qui les rapproche de nous,
les détache au contraire du moyen âge. Aussi est-ce
plus haut qu’il nous faut remonter pour le trouver
avec tout son caractère et dans la naïveté complète
de son développement poétique. C’est au xi e et au
xn e siècle, avant la séparation des courtois et des
vilains , avant la création d’une littérature factice,
alors que les jongleurs, aimés et compris également
de tous, étaient les seuls historiens, les seuls
maîtres, les seuls poètes, les seuls savants, que le
moyen âge s’est exprimé littérairement avec le
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28 LA POÉSIE Dü MOYEN AGE
plus de puissance et de variété. On aimait alors la
poésie, non comme l’ingénieux et vain passe-temps
d’une société élégante, non comme l’entretien ei
l’exercice d’un cercle de lettrés, mais comtae un
enchantement, un charme^ carmen , qui vous enle-
vait aux chagrins, aux ennuis, aux mesquineries de
la vie quotidienne. C’est surtout dans les moments
de tristesse que l’on aimait à se laisser bercer par
ses accents; car, dit un poète,
... ils ôtent le noir penser,
Deuil et ennui font oublier.
Achille, pour charmer sa douleur, chantait sur sa
lyre les louanges des ancêtres; nos héros, à nous,
cherchaient aussi dans la poésie la mystérieuse
consolation qu’elle donne aux âmes qui l’aiment
profondément. Ils ne l’aimaient pas seulement; ils
la craignaient : « Qu’on ne chante pas de nous de
mauvaises chansons », dit Roland à ses compagnons
pour enflammer leur courage. La poésie à cette
époque était, je le répète, profondément mêlée à
la vie; elle nous arrive toute chaude encore, toute
pénétrée de cette passion sincère que ne compense
pas la forme la plus élégante, nous apportant dans
ses rudes vers, dans ses prodiges, dans ses batailles,
dans ses prières, dans sa joie et dans ses larmes,
l’âme même, l’âme simple, naïve, héroïque et bar-
bare de nos pères.
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LA POÉSIE DU MOYEN AGE 29
Plus tard encore, malgré la séparation du peuple
en deux, malgré l’introduction de la science des
clercs dans la littérature vulgaire, il y eut ufoe
poésie qui s’adressa à toute la nation : ce fut le
théâtre. Au xiv e et au xv° siècle, les mystères furent
ce qu’avaient été autrefois les chansons de geste.
Leur sujet, exclusivement religieux, leur donnait
des droits égaux à la sympathie et au respect de
tous; l’unité chrétienne, suppléant l’unité natio-
nale, faisait battre un seul cœur dans la poitrine
des milliers de spectateurs. Rien de ce que nous
connaissons comme émotion dramatique ne peut
nous donner une idée de ce qu’étaient de pareilles
représentations : ce grand drame dont je vous
parlais tout à l’heure, dispersé entre le ciel, la
terre et l’enfer, était rendu là visible et sensible.
Ces scènes terribles ou touchantes, sur lesquelles
s’appuyait la religion de tous, que chaque chrétien
avait cent fois essayé de se représenter confusé-
ment, auxquelles se rattachaient toutes ses idées
sur la vie et sur la mort, toutes ses craintes et toutes
ses espérances, il les voyait là devant lui; il assis-
tait, tour à tour ébahi, charmé, indigné, frémis-
sant, aux conseils célestes, aux entretiens des per-
sonnes de la Trinité, puis à l’annonciation, à l’ado-
ration des bergers et des mages, à la prédication
de Jésus, aux noces de Gana, à tous les miracles,
ensuite à la cène, à l’affreux baiser de Judas, à la
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3^ LA POÉSIE DU MOYEN AGE
flagellation, au crucifiement, à la mort, enfin à la
descente aux enfers, à la résurrection, à l’ascension
triomphante. Qu’on se figure ce qui se passait dans
l’âme de ceux qui voyaient de bonne foi un pareil
spectacle! Certes jamais, en aucun lieu, en aucun
temps, on n’a appliqué à quelque chose de plus
émouvant et de plus grandiose le procédé de là
représentation dramatique. Mais cette représenta-
tion est indispensable : à la lecture, pour nous
hommes du xix® siècle, le prestige s’évanouit pres-
que tout entier; nous nous trouvons en présence
de compositions interminables, souvent plates, vul-
gaires, et tellement au-dessous de notre conception
actuelle des événements qui en sont l’objet, que les
quelques beautés réelles qui s’y trouvent nous lais-
sent elles-mêmes froids. La scission entre les cour-
tois et les vilains , et plus tard entre les lettrés et les
ignorants, n’avait pu s’accomplir sans dommage :
il était devenu impossible de reconstituer une langue
et une littérature vraiment populaires dans le sens
le plus large du mot. Si dans les épopées anciennes
le style manquait, il est mauvais dans les mystères,
alternativement emphatique et trivial. Mais pour
juger ces œuvres vivantes il ne faut pas les voir
mortes; il est injuste de les apprécier d’après une
forme qui n’est que leur inerte dépouille. Rendons-
leur par la pensée la vie qu’elles ont eue un jour :
jouons-les-nous sur cet étrange théâtre, instincti-
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LA POÉSIE DU MOYEN AGE 31
cernent sorti de leurs nécessités intimes, ce théâtre,
image du monde tel que le concevait le moyen
âge, avec son paradis d’azur étoilé en haut, en bas
la gueule noire et flamboyante de son enfer, et,
entre les deux, les régions diverses de la terre;
peignons de couleurs vives ces mille décors; dérou-
lons ces processions d’acteurs revêtus de riches et
bizarres costumes; faisons résonner, au ciel, sur
la terre, en enfer, les instruments puissants, les
chœurs d’anges qui adorent, d’hommes qui prient,
de démons qui hurlent, les stances pompeuses des
grandes scènes, les triolets légers des épisodes, les
motets des intermèdes ; n’accordons pas à ces vers,
qui nous semblent si faibles, plus de place que leurs
pareils n’en tiennent dans nos opéras, et nous com-
prendrons que la foule passionnée restât toute la
journée, et plusieurs journées de suite, suspendue
à ces étonnants spectacles. Les mystères, malgré le
peu de valeur littéraire qu’ils ont pour la plupart,
sont une des créations les plus originales et les plus
puissantes du moyen âge; ils renfermaient en eux
le germe d’un art dramatique plus vaste, plus riche,
plus varié que celui des Grecs, et si chez nous Cor-
neille et Racine ne leur doivent rien, si le drame
pour ainsi dire individuel s’est substitué à ces
grandes représentations nationales, il ne faut pas
oublier que c’est des mystères, logiquement et
spontanément développés, que sont sortis en der-
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32 LA POÉSIE DU MOYEN AGE
nière analyse les autos de Calderon et les historiés
de Shakspeare.
Sans le vouloir et sans le chercher, je vous ai
présenté, messieurs, la poésie du moyen âge sous
ses aspects principaux : je vous l’ai montrée épique,
lyrique et dramatique ; je vous ai indiqué la divi-
sion qu’elle subit lorsqu’une société élégante cher-
cha à se dégager de l’égalité de la barbarie; je vous
ai dit dans quel ordre chronologique s’étaient suc-
cédé ses phases principales. Dans chacune d’elles,
et à tous les points de vue, c’est la France qui repré-
sente et caractérise le mieux cette poésie; c’est elle
qui a exercé, à ses différentes époques, sur les
autres nations, cette suprématie et cette influence
qu’elle devait retrouver à une autre période de l’his-
toire moderne. Quand le monde romain réduit en
ruines et le monde germanique, dissous lui-même
par ses victoires, se trouvèrent en présence l’un de
l’autre, et durent opérer, outre leur fusion réci-
proque, leur assimilation avec la religion nouvelle,
une immense fermentation confondit pour des
siècles tous ces éléments divers dont devait sortir
un nouvel ordre. Dans ce travail de régénération,
que subirent toutes les nations européennes, ce fut
la France qui se trouva prête la première. Trois
siècles avant qu’aucune des contrées romanes eût
même de sa langue des monuments un peu étendus,
elle possédait une littérature dont quelques trop
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LA POÉSIE DU MOYEN AGE 33
rares débris sont parvenus jusqu’à nous. Ses épo-
pées, où s’exprimait en traits énergiques et pro-
fonds le nouvel idéal qui venait de surgir pour
l’Europe chrétienne, passaient rapidement ses fron-
tières, et allaient éveiller, d’abord par des traduc-
tions, puis par des imitations, la poésie des peuples
romans et germaniques. Son rôle politique, qui
d’une part portait ses aventureux guerriers en An-
gleterre, en Portugal, en Sicile, en Grèce, et d autre
part lui donnait, dans les croisades, la direction de
l’Europe, et réalisait en quelque mesure l’idéal de
sa poésie, ne contribua pas peu à ce prestige.
Bientôt la poésie courtoise , née en Provence, déve-
loppée dans la France du Nord, vient le renouveler
pour longtemps, et toutes les cours de l’Europe se
mettent une première fois à imiter la nôtre. Au
xm e siècle, l’empire de la langue et de la littérature
française est aussi incontesté chez les laïques que
celui de la grande Université parisienne chez les
clercs. Ne pas savoir le français est un signe d’édu-
cation médiocre ; on le parle mal, mais on le parle
partout où il y a une vie élégante. Dans quelques
pays on en fait même la langue littéraire; tout le
nord de l’Italie n’en a pas d’autre jusqu’à la fin du
xm e siècle, et peu s’en est fallu peut-être que Dante,
suivant l’exemple de son maître Brunetto Latini,
n’écrivît son poème immortel dans la langue de
Jean de Meun,
3
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34
LA POÉSIE DU MOYEN AGE
Mais ce grand nom de Dante marque une ère nou-
velle. Pour cette fois, l’initiative nous est enlevée :
ce n’est plus chez nous que se lève l’aurore. Formés
par nos poètes lyriques ou nos conteurs, les trois
grands trécentistes italiens les dépassent, et guident
la poésie dans des voies nouvelles. Nos mystères sont
bien encore les modèles et les types de ceux des
autres pays; mais ce n’est pas là qu’est l’avenir.
Pour que la France se retrouve au premier rang,
il faudra qu’elle ait passé quelque temps à l’école
des nations dont elle a été la maîtresse, et qu’elle
apprenne d’elles à les vaincre à son tour. L’histoire
littéraire du monde moderne est celle de l’influence
des peuples les uns sur les autres et de leur succes-
sive hégémonie : p’est tantôt l’un, tantôt l’autre,
qui se trouve avoir fait le premier l’évolutioh que
tous doivent accomplir à sa suite. Il ne faut donc
pas nous indigner et nous révolter si, à certaines
époques, notre développement intellectuel dépend
étroitement de celui des peuples voisins : c’est en se
suivant qu’on se dépasse, et nous pouvons dire avec
une fierté rassurante pour l’avenir que nous sommes
la seule nation qui, par deux fois, ait été la tête de
colonne des autres, qui ait, par deux fois, soumis
ses rivales à l’ascendant de son génie.
Vous le voyez, messieurs, c’est une belle t&che
que d’avoir à exposer, ne fût-ce que dans un de ses
moments fugitifs, l’histoire de cette littérature
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LA POÉSIE DU MOYEN AGE
35
française du moyen âge qu’on connaît encore si
peu, bien qu’on commence à en parler plus qu’au-
trefois. Ceux d’entre vous qui ont suivi ce cours
depuis son origine en ont parcouru presque toutes
les périodes. J’ai voulu traiter un sujet dans lequel
je n’eusse à redouter ni la répétition ni la compa-
raison»; je n’ai guère trouvé autre chose que les
origines les plus lointaines, régions encore peu
explorées, dont la solitude même, je l’avoue, fait
en partie le charme pour moi, mais qui ne vous en
sembleront peut-être que plus arides. Je crains que
vous n’hésitiez à me suivre dans une exploration où
si peu de jalons guideront notre marche, où il nous
faudra discuter et justifier minutieusement chaque
pas, où nous serons obliges d’avoir recours à l’induc-
tion, à la conjecture même, beaucoup plus sou-
vent qu’à l’exposition pure et simple. Et cependant,
messieurs, je ne crois pas me tromper en voyant
dans l’étude de cette littérature barbare de quoi
captiver et fixer votre attention. Les époques pri-
mitives, qui attirent à bon droit le principal intérêt
de la science, sont celles aussi qui offrent le plus
d’attrait aux esprits curieux. De grands maîtres
ont retracé dans de brillants tableaux l’histoire
politique, religieuse et sociale de ces temps : vous
avez vécu, grâce à eux, au milieu des Francs méro-
vingiens, encore tout enivrés de leur conquête,
farouches, et déjà cependant à moitié conquis par
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36 LA TOÉSIE DU MOYEN AGE
l’insensible ascendant de la civilisation romaine;
vous avez rêvé avec les mystiques solitaires, prié
dans les monastères primitifs, asile des âmes qui
n’étaient pas assez durement trempées pour ces
siècles de fer; vous avez contemplé la fugitive appa-
rition de l’empire de Charlemagne, téméraire et
grandiose tentative d’une reconstitution dont le
moment n’était pas venu ; vous avez assisté à l’en-
fantement tumultueux de la féodalité; vous avez
pris part à l'immense mouvement d’expansion qui
a porté cette féodalité à peine établie sur les bords
de la Tamise, du Garigliano et du Jourdain ; vous
vous êtes mêlés, dans les énergiques communes du
xn e siècle, aux luttes orageuses de la liberté nais-
sante : pourquoi ne consentiriez-vous pas à faire
connaissance avec un nouvel aspect de cette histoire,
à habituer votre oreille aux rudes idiomes germa-
niques, à épier les premiers bégaiements des dia-
lectes issus du latin, à surprendre ces accents encore
indécis, mais déjà nouveaux, qui doivent devenir,
en se développant et se précisant de plus en plus,
la langue et la littérature qui sont les nôtres? Nous
examinerons à notre point de vue l’homme des
temps barbares, nous l’étudierons même dans ce
qu’il a de plus intime; car si l’histoire nous donne
le rapport des hommes avec les faits, l’histoire
de la poésie nous donne le rapport des hommes
avec les idées et les sentiments.
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LA POÉSIE DU MOYEN AGE 37
Nous constaterons avec plaisir, dans ces épo-
ques où aucun travestissement ne masque les traits
vraiment originaux de l’&me humaine, la régula-
rité des lois qui dirigent un mouvement tumul-
tueux et fortuit en apparence. Nous éprouverons,
à restituer, à l’aide d’indices souvent fugitifs, des
formations poétiques disparues en ne nous laissant
qu’un ou deux fragments isolés, la joie que ressent
le naturaliste à faire revivre par la pensée, avec
de rares débris et par la connaissance des règles
générales et des rapports nécessaires des produits
organiques, les anciens et gigantesques habitants
de nos forêts détruites.
Nous apporterons d’ailleurs à ces études, autant
que possible, la disposition d’esprit que demandent
les sciences naturelles, cherchant non à juger ni
à prouver, mais à connaître et à comprendre,
rassemblant soigneusement les faits, les groupant
d’après leur analogie et leur importance, et laissant
se dégager de leur rapprochement seul la vérité
qu’ils démontrent ou l’hypothèse qu’ils suggèrent.
Nous ne chercherons rien au delà; nous ne prenons
parti ni pour ni contre aucune des grandes institu-
tions dont nous aurons à parler; nous laisserons à
la philosophie, à l’esthétique, à la morale le soin de
tirer la conclusion des faits que nous passerons en
revue. Le spectacle de l’histoire, comme celui du
monde physique, est assez grand, assez beau, assez
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38
LA POÉSIE DU MOYEN AGE
varié pour que nous nous contentions de l’étudier en
lui-même, sans vouloir lui trouver, d’après nos idées
du moment, une explication extérieure et passagère.
Si la science ainsi comprise peut sembler froide aux
hommes qui ne dépouillent jamais leurs préoccupa-
tions actuelles et veulent les retrouver dans le passé,
elle offre, à ceux qui consentent à se donner à elle,
non seulement de nobles jouissances, mais encore
la plus salutaire école.
A ce point de vue, elle n’est même pas étrangère
à notre vie moderne, et elle contribue plus que
tout autre exercice de l’esprit à cette grande œuvre
de l’affranchissement moral qui est le but de toute
activité bien dirigée. D’une part, en effet, en nous
dévoilant les lois qui nous régissent à notre insu,
elle nous aide à en prendre conscience et par con-
séquent à nous en dégager, car on ne commande
à la nature qu’en lui obéissant; d’autre part, en
nous forçant de nous soumettre aux faits, en pro-
scrivant toute immixtion intempestive de notre per-
sonnalité, en faisant de nous les instruments dociles
d’une idée toute désintéressée, elle nous donne des
habitudes d’esprit qui, transportées dans d’autres
domaines, s’appelleront l’amour de la liberté et de
la justice; elle nous apprend à nous détacher de
nous-mêmes, à nous isoler des préjugés qui nous
entourent, à faire taire, devant quelque chose de
plus élevé et de plus général, nos attractions ou
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LA POÉSIE DU MOYEN AGE 39
nos répugnances, à comprendre ce qui nous est le
plus étranger, à voir dans la diversité, dans la lutte
même des forces, le jeu libre et normal de la vie, et
par-dessus tout à aimer la vérité avant toutes choses,
pour elle-même et pour elle seule.
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LES ORIGINES
DE LA
LITTÉRATURE FRANÇAISE'
Messieurs,
Lorsqu’il y a trois ans j’eus pour la première
fois l’honneur de m’asseoir dans cette chaire, qui
inaugura en France l’enseignement de l’ancienne
littérature française, je ne me présentais qu’en
tremblant devant des auditeurs qui auraient eu
tous les droits possibles d’être exigeants. Le pro-
fesseur que j’avais à remplacer s’était acquis, dans
un long et fécond enseignement, des sympathies
qui, je devais le craindre, ne se reporteraient qu’à
moitié sur celui qui venait priver de leur maître
habituel les auditeurs assidus de ce cours; et s’il
ne m’est pas permis de dire à quel point ces sym-
1. Leçon d’ouverture faite au Collège de France (comme
suppléant) le 1 décembre 1869.
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42
LES ORIGINES
pathies étaient légitimes, personne du moins ne
les comprend et ne les comprenait mieux que moi.
Cependant, le public d’alors, considérant sans doute
que les leçons que je lui apportais n’étaient que
la continuation de celles qu’il aimait à entendre,
me fît un accueil beaucoup plus bienveillant que je
n’aurais osé l’espérer. C'est cet accueil qui m’en-
hardit à venir de nouveau demander votre indul-
gence : parmi ceux qui m’écoutent aujourd’hui,
quelques-uns peut-être ont assisté déjà à nos entre-
tiens d’il y a trois ans; c’est à eux que j’adresse
d’abord mes remerciements, c’est sur eux que je
compte pour me servir d’intermédiaires et de
patrons auprès d’auditeurs fort désappointés peut-
être en voyant la modification apportée cette année
à l’annonce ordinaire de ce cours.
Je tiens particulièrement, messieurs, à renouer la
tradition, quelque brève qu’elle ait été, de ce cours
fait en 1866 et 1867. Je ne savais pas alors s’il me
serait donné de me retrouver un jour en présence
du public du Collège de France ; mais a tout hasard
j’avais disposé mon cours comme le commence-
ment d’une série de leçons susceptibles d’être indé-
finiment continuées. En même temps j’avais tenu à
ce qu’il fût complet par lui-même, puisque je ne
devais pas en tout cas le continuer immédiatement.
J’avais pensé que pour une suite de leçons ainsi
isolées, faites par un professeur qui n’était pas
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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 43
encore connu de son auditoire et ne le connaissait
pas davantage, c’était un sujet particulièrement
indiqué que celui que j’avais choisi. Ce sujet,
c’était Y Introduction à l'histoire de la littérature
française . Fidèle au plan que je m’étais tracé dès
lors, je continuerai cette année ce cours prépara-
toire en étudiant les Origines et les commencements
de la littérature française ; mais avant d’entrer dans
notre sujet je crois opportun de revenir aujourd’hui
sur le chemin parcouru il y a trois ans et d’en
résumer dans une vue rapide les lignes principales,
l’aspect et le caractère.
L’introduction à l’histoire de la littérature fran-
çaise peut se définir autrement l’analyse des élé-
ments constitutifs dont la combinaison et le déve-
loppement ont produit cette littérature. En d’autrçs
termes, une littérature n’étant en somme qu’un des*
aspects de la vie d’un peuple, avant d'aborder
l’histoire même de cette littérature il faut se rendre
compte de ce qu’est le peuple qui l’a produite, jse
demander quelles influences il a subies, quels
milieux il a traversés, par quelles phases s’est
opéré son développement, avant l’heure où com-
mence en réalité son histoire littéraire. Cette étude,
entourée de bien des difficultés pour toutes les
nations, est particulièrement épineuse pour la
nôtre : le peuple qui depuis plus de mille ans porte
le nom de français n’est pas une de ces races
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44 LES ORIGINES
simples dont l’histoire, quelque obscure qu’elle
puisse être à certaines périodes, offre cependant
une suite logique de faits identiques et continus;
ce n’est pas un groupe naturel, demeuré pur de
tout mélange depuis les plus anciens temps : c’est
au contraire, si je puis ainsi dire, un produit tout
historique, où des éléments divers et parfois anti-
pathiques ont été combinés et fondus soit par la
force, soit par les siècles. Pour le connaître dans
son essence, il faut séparer ces éléments hétéro»
gènes; il faut apprécier, autant que nous le per-
mettent nos instruments imparfaits, la part de
chacun d’eux dans le composé que nous nous effor-
çons de connaître. Cette analyse prend un carac-
tère particulier lorsqu’elle est faite au point de vue
de la littérature : il ne s’agit pas seulement ici de
compter pour ainsi dire et de peser les atomes de
provenance diverse qui se sont mêlés pour produire
notre peuple : il faut savoir quelle valeur chacun
des éléments dont il se compose avait au point de
vue intellectuel, quelle direction il a dû imprimer à
l’esprit national, quel a été son apport dans le trésor
de la poésie ou des idées ; enfin, en dehors même des
peuples qui ont laissé de leur sang dans nos veines,
il faut rechercher si Hes nations étrangères, par
leur religion, par leur science, par leur littérature,
n’ont pas exercé sur le développement de l’esprit
français une influence considérable et persistante.
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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 45
Du plus loin que nous soyons autorisés, par les
inductions de l’histoire, à regarder cette belle con-
trée, encadrée entre le Rhin, les Alpes, les Pyré-
nées et les mers, qui forme l’extrémité de l’ancien
monde, nous y trouvons des hommes de notre race,
parlant une langue sœur de la nôtre. C’est aux
sciences naturelles qu’il appartient de dire si, avant
l’arrivée des Gaulois, notre sol avait déjà vu des
hommes; l’histoire, aidée de la linguistique, ne nous
permet pas de remonter plus haut. Ce qu’on peut
affirmer d’ailleurs, c’est que si des tribus grossières
ont occupé ce pays dans les temps antéhistori-
ques, elles ont disparu sans laisser de traces, comme
nous voyons encore des races entières disparaître,
dans les nouveaux continents, au contact de popu-
lations supérieures. Nos montagnes, nos fleuves,
nos forêts portent des noms encore gaulois, et ces
noms, que nous répétons sans les comprendre, con-
tiennent une grande partie de la langue de nos pre-
miers ancêtres enchantée pour ainsi dire sous leur
forme mystérieuse. Énigmes mélancoliques dont
notre temps commence à deviner quelques-unes,
mais dont la plupart attendent encore le moment
où la baguette de la science les délivrera de leur
prison muette, ces vieux noms ont à nous raconter
toute une histoire qu’on leur demandera quelque
jour. Fidèles à ceux qui les avaient créés, ils ont
persisté, quand les révolutions successives effa-
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46
LES ORIGINES
çaient jusqu’au dernier souvenir de l’idiome qui
leur avait donné le jour; ils gardent sous leur
enveloppe usée mais tenace les premières émotions
de nos pères à la vue du sol où tant de générations
se sont couchées avant la nôtre, les cris de joie
poussés devant les ondes limpides ou les sommets
verdoyants, les terreurs inspirées par les forêts
sombres, les souvenirs des grandes chasses et des
pêches abondantes, les mœurs simples et libres de
la vie celtique, et les anciens dieux que les Gaulois
avaient apportés dans leur nouvelle patrie. Plus
tard vinrent les noms des villes, des villages, des
hameaux, qui, pour la plupart, sont aussi conservés
dans ceux des lieux que nous habitons encore, et
qui nous rappellent ceux qui, les premiers, ont
choisi ces lieux pour y vivre ensemble : leur pro-
fusion, leur condensation sur de petits espaces mon-
trent qu’une population nombreuse avait bientôt
couvert le pays et l’avait marqué pour jamais de
son empreinte.
Ce peuple qui, après avoir occupé la plus grande
partie de notre sol, se répandit d’une part dans les
îles Britanniques, d’autre part dans la péninsule
Ibérique, et qui resta d’ailleurs, jusqu’à une époque
relativement assez moderne, maître de l’Europe
centrale, ce peuple appartenait à la race indo-euro-
péenne, née et constituée dans un centre qu’on n’ose
encore déterminer avec assurance, qui vit successi-
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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 47
veinent se détacher d’elle, comme des essaims, tous
les grands peuples dé l’histoire, les Celtes et les
Italiotes, les Hellènes, les Germains, les Slaves, les
Indiens et les Persans. Lorsque les Celtes, qui pa-
raissent avoir quitté les premiers la patrie, se sépa-
rèrent de leurs frères, la langue commune était
déjà bien avancée et presque organisée complète-
ment; la civilisation était parvenue à un certain
degré d’ordre, d’industrie, de justice et de douceur;
les premières impressions religieuses s’étaient déjà
traduites par des mythes communs à la race en-
tière, et peut-être, si certaines indications de la
science contemporaine ne sont pas des illusions
pures, déjà on avait appris à plier les mots aux lois
harmonieuses du vers; déjà un fond assez étendu
de connaissances, de croyances et de coutumes
avait été transmis par les générations successives.
Les Celtes emportèrent avec eux cet héritage, et,
une fois établis dans leurs nouvelles demeures, le
développèrent à leur façon. Ils peuplèrent de leurs
divinités nos cieux, nos bois et nos fontaines; ils
redirent en les modifiant les mythes et les récits
qu’ils avaient appris au berceau ; ils conservèrent
un grand nombre des usages et des superstitions de
la patrie première. Quant à leur mode d’existence,
il eut un caractère particulier. Sans jamais perdre
la conscience de leur unité de race, ils se divisè-
rent en tribus ou clans groupés autour de quelque
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48
LES ORIGINES
centre et répandus sur des territoires plus ou moins
vastes; dans ces clans se forma une aristocratie
militaire à laquelle se joignit, à une époque incon-
nue, une puissante caste sacerdotale. De cette vie
politique et de cette organisation théocratique, rien
ne paraît avoir subsisté dans la constitution défini-
tive de notre race : toute la surface de l’établisse-
ment celtique a été détruite à jamais, et si nos
premiers aïeux ont laissé des traces encore sen-
sibles dans la vie intellectuelle et morale de leurs
descendants, c’est par les côtés les plus humbles,
les plus populaires, mais aussi les plus poétiques et
les plus primitifs de leur génie.
Ces traces, il faut les chercher dans les croyances,
les usages, les récits qui, après tant de siècles,
vivent encore dans nos campagnes. A certaines
époques de l’année, on célèbre dans beaucoup de
nos provinces des fêtes, qui s’en vont tombant tous
les jours en désuétude à mesure que notre centra-
lisation répand son instruction uniforme, mais qui
sont demeurées les mêmes depuis l’époque celtique.
Plus d’une plante des bois, plus d’un oiseau ou d’un
reptile, est l’objet de légendes que les Gaulois
racontaient jadis. Plus d’une fontaine où les pèle-
rins viennent encore de toute la contrée avoisinante
apporter leurs offrandes et leurs prières a été
d'abord vénérée par les Celtes, qui semblent avoir
eu pour les eaux jaillissantes et fraîches une dévo-
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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 49
tion toute particulière qui n’est pas leur moins gra-
cieux souvenir. Les jeunes filles de nos pays rusti-
ques savent encore dire les beaux contes où sont
enfermés souvent les plus vieilles conceptions reli-
gieuses de notre race ; là aussi, sous un nom latin,
les fées gauloises ont conservé leur puisssance :
elles apparaissent souvent dans les rochers et les
arbres, dans les vieilles forêts où le chasseur noir
mène depuis tant de siècles aux jours d’orage sa
chasse effrayante. C’est là ce qui nous reste, au
point de vue de la poésie, de ce qu’ont apporté
ou créé les peuples à qui notre sol a dû sa pre-
mière culture : leur langue a péri tout entière, à
l’exception de quelques mots isolés et des noms
de lieux qui n’ont plus de sens que pour le savant;
leur littérature, s’ils en ont possédé une, a disparu
également, sans exercer aucune influence sur la
nôtre. Aucune influence directe, du moins; car
une singulière revanche était réservée au génie
celtique. Quand la France avait oublié depuis bien
des siècles jusqu’à son vieux nom de Gaule, les
petites peuplades restées celtiques de langue et de
mœurs en Armorique et dans l’ouest de l’Angle-
terre furent appelées à donner, par l’intermédiaire
des poètes français, leur note originale et toute
nouvelle dans le grand concert de la littérature
européenne. Parmi les récits que les trouvères de
xii® siècle empruntèrent aux traditions bretonnes et
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LES ORIGINES
galloises, plus d’un sans doute remontait à une
haute antiquité ; plus d’un peut être regardé comme
un débris de la littérature poétique des Gaulois.
Entre tous ces contes, si divers et souvent si bi-
zarres, il en est un qui brille d’un éclat particulier
et dont la beauté profonde, le charme pénétrant, la
tendresse incomparable justifient l’immense popu-
larité : c’est l’histoire de Tristan et Iseut. Dans les
versions les plus anciennes, cet admirable poème a
conservé des traits tout à fait primitifs, soit comme
mythes, soit comme mœurs ; il nous transporte
dans le milieu, barbare encore et déjà cependant
par certains côtés bien raffiné, que pouvait offrir la
demi-culture de la Gaule, et ce n’est pas certaine-
ment aller trop loin que de supposer qu’il a pu
exister, dans ses traits essentiels, dès l’époque pure-
ment gauloise. Il nous permet de nous faire une
idée de ce que pouvait être la poésie héroïque de
nos ancêtres, bien différente de celle des Grecs
ou des Germains. La note qui domine dans cette
poésie, c’est celle de l’amour : Tristan est, entre
tous les grands poèmes de l’humanité — et je n’hé-
site pas à le placer à côté d’eux — le poème de
l’amour. Presque inconnu à la poésie primitive des
Grecs, l’amour, dans la noble poésie germanique,
est sévère et pur : elle ne connaît que l’aspira-
tion un peu vague du jeune homme vers sa fiancée
ou la fidélité profonde et chaste de l’épouse envers
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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 51
l’époux. Au contraire, ce que chante le poème cel-
tique, c’est l’amour délivré de tout lien, de toute
contrainte, de tout devoir autre que lui-même :
l’amour fatal, passionné, illégitime, vainqueur de
tout, des obstacles, des dangers, de la mort et même
de l’honneur. C’est par cette conception, exprimée
d’une façon incomparable dans le poème de Tris-
tan , mais qui se retrouve d’ailleurs dans plusieurs
autres récits de même provenance, que l’esprit cel
tique, à travers les siècles, a puissamment agi su*
la littérature française. Ces romans, traduits en
français au xn e siècle, perdirent naturellement leur
caractère national ; mais ils gardèrent leur inspi-
ration, et sans doute il se trouvait encore dans le
peuple gaulois devenu français quelque chose du
génie primitif, car cette inspiration n’a pas cessé
de se faire sentir, et l’amour, tel qu’il est com-
pris dans les romans de la Table Ronde, est resté
depuis lors le sujet favori et presque unique de toute
notre littérature d’imagination.
Mais cette influence celtique fut postérieure et
indirecte : en Gaule même, la race gauloise ne
devait pas continuer à régner. D’autres peuples,
sortis du même berceau que les Gaulois, parlant
des dialectes de la même langue, avaient fait fruc-
tifier bien plus abondamment les germes de cul-
ture que la période de leur vie commune leur
avait confiés à tous. Les Grecs et les Romains,
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52 LES ORIGINES
établis au sud et à l’est des Celtes, avaient créé
ces civilisations merveilleuses où pour la première
fois l’esprit hurpain prit conscience de lui-même.
Bientôt ils éprouvèrent le besoin de franchir les
limites étroites de leurs contrées; de très bonne
heure, les Hellènes vinrent fonder des colonies
sur nos rives méridionales et créèrent de petits
centres grecs au milieu des tribus gauloises. Mais,
là comme ailleurs, ces colonies eurent fort peu
d’action sur les populations voisines. Renfermés
dans leurs murs, les Grecs n’avaient avec les bar-
bares qui les entouraient que des relations de
guerre ou de commerce. Ils n’ont laissé aucune
trace appréciable ni dans notre langue ni dans
notre esprit. Peut-être apprirent-ils aux Gaulois
l’usage des lettres, mais ceux-ci en tirèrent si peu
de parti que ce fait, qui aurait pu être d’une si
haute importance, n’est qu’un accident sans portée.
D’ailleurs, au moment où les colonies grecques
avaient atteint leur plus grand développement et.
allaient peut-être prendre sur les destinées de la
Gaule une influence réelle, la conquête romaine
commença, et une vie nouvelle s’ouvrit pour nous.
L’histoire offre d’étranges spectacles quand on la
considère dans son ensemble. Qui aurait pu croire,
quand l’hégémonie du Latium se disputait chaque
année dans des combats et des pillages entre le
petit peuple de Rome et les habitants des villes voi-
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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 53
sines, qui aurait pu croire que c’étaient les destinées
de la Gaule qui se débattaient là? Quand Brennus
abandonnait joyeusement la petite forteresse du
Capitole en emportant l’or qui payait sa retraite,
qui lui aurait dit que les Romains devaient un jour
dominer la grande patrie gauloise? Ce petit dia-
lecte italique, confiné à un district des bords du
Tibre, qui eût jamais rêvé qu’il s’étendrait un jour
sur le tiers de l’Europe et viendrait remplacer sur
nos lèvres la langue de nos pères? Ce fut ce qui
arriva : de victoire en victoire, Rome se rendit
maîtresse de l’Italie; puis elle eut besoin de la
Gaule méridionale pour communiquer avec l’Es-
pagne, autre conquête ; une fois établie dans la
Province , elle se sentit gênée par le voisinage des
puissantes tribus restées indépendantes; il se trouva
un jour que le consul César s’aperçut qu’il y avait
là à faire une conquête utile et glorieuse pour la
république et pour lui : il saisit le premier prétexte
pour franchir la frontière de la Province, — et
voilà pourquoi nous sommes un peuple roman .
C’est dire trop peu que de dire que la conquête
romaine marque pour notre pays une ère nou-
velle : elle est véritablement le commencement de
notre histoire. Le vieux sol gaulois est si complète-
ment retourné, recouvert et transformé, qu’il ne
conserve plus que dans ses couches les plus pro-
fondes quelques-uns de ses caractères originaux.
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54 LES ORIGINES
Nous cessons, à dater de ce moment, d’être un
peuple primaire, et de représenter dans la famille
indo-européenne le frère aîné, le grand peuple cel-
tique. On se prend parfois à rêver devant ce fait
irréparable et violent, à se demander ce qui serait
advenu si les Romains avaient trouvé en deçà du
Rhin la résistance qu’ils rencontrèrent plus tard en
Germanie. Peut-être les Celtes n’auraient-ils échappé
aux Romains que pour tomber sous les coups des
peuplades germaniques voisines, qui avaient déjà
occupé les pays situés au nord du Danube, et qui,
en passant le Rhin, fournirent à César l’occasion
de passer le Rhône : il serait alors arrivé aux Celtes
de nos contrées ce qui est arrivé à leurs frères de
Germanie : ils auraient subi l’influence des vain-
queurs au point de s’assimiler complètement à eux,
et c’est l’allemand que nous parlerions aujourd’hui.
Peut-être, au contraire, de ces germes de culture, de
sagesse et de poésie que nous saisissons vaguement
chez les Gaulois, se serait-il développé une grande
et originale civilisation qui aurait tenu sa place et
aurait joué son rôle dans l’histoire européenne entre
celle du monde gréco-romain et celle de la Germanie.
Ce sont là des rêves. Avec Vercingétorix, la
nationalité gauloise tomba pour ne plus se relever.
On façonna la Gaule en provinces romaines. On
lui imposa l’administration, la langue, la civilisa-
tion et jusqu’à la religion de Rome. Une lutte
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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
obscure, sur laquelle les documents nous font
malheureusement défaut, s’engagea entre les deux
peuples en présence : là, comme sur le champ de
bataille, les Romains furent vainqueurs. Au bout de
cinq siècles, nous retrouvons les Gaulois complète-
ment romanisés, n’ayant conservé aucun souvenir
de leur existence nationale, se qualifiant eux-mêmes
de Romani , et ne parlant plus que la langue de
leurs conquérants. Qu’avaient, en somme, apporté
les Romains dans la richesse intellectuelle et morale
qui devait plus tard servir de fond à la littérature
française?
Ce qui domine de beaucoup tout le reste, dans
cet apport des Romains, c’est la langue. En parlant
latin, les Gaulois entrèrent dans une nouvelle famille
de peuples comprenant tous les vaincus de Rome,
excepté ceux que la civilisation hellénique avait
gardés. La Romania , comme on disait encore même
après la chute de l’empire d’Occident, embrassait
la Grande-Bretagne, la Gaule entière, l’Espagne, le
nord de l’Afrique et l’Italie. Les invasions barbares
détachèrent les deux extrémités, la Bretagne et
l’Afrique, mais le bloc central resta uni, et, bien
que pénétrées à divers degrés de l’élément germa-
nique, les deux péninsules et l’ancienne Gaule sont
demeurées attachées par la langue et plus tard par la
religion. Cette langue latine, qui transformait ainsi
notre nationalité, elle n’arriva point dans les villages
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LES ORIGINES
Btt
de la Gaule telle que nous la montrent les écrivains
classiques de Rome : elle nous vint déjà altérée dans
le système de ses sons, modifiée dans ses formes,
simplifiée dans sa syntaxe ; elle ne fit que marcher
dans la même voie pour se plier aux organes re-
belles et aux esprits simples de nos paysans et de nos
soldats. De très bonne heure, sans doute, elle prit en
Gaule — et spécialement dans le Nord — quelques
habitudes particulières, quelques traits distinctifs;
elle reçut l’empreinte de ceux qui l’adoptaient, et,
bien que son nom définitif ne lui ait été attribué
que beaucoup plus tard, on peut dire que, même
avant les invasions germaniques, la langue entrée
latine en Gaule y était devenue française.
Cette langue venue du Latium était vraisembla-
blement inférieure, au point de vue strictement lin-
guistique, à la langue celtique : elle offrait, parti-
culièrement pour les voyelles, une grande pauvreté
de sons; les formes du nom et du verbe avaient déjà
subi une dégradation notable ; elle était à peu près
complètement privée de cette faculté de former des
composés, qui donne au grec et à l’allemand une
si poétique richesse ; elle avait, dans toute son allure,
quelque chose de lourd et de massif qui, sous les
mains d’écrivains habiles, lui donnait de la majesté,
mais qui, habituellement, la rendait peu propre aux
créations légères ou hardies de l’imagination. En
revanche, elle possédait, surtout dans la bouche du
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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 57
peuple, une construction simple et facile à com-
prendre; la plupart de ses formes nominales et
verbales étaient bien distinctes et faisaient vive-
ment sentir leurs caractères respectifs; elle se
prêtait admirablement aux intelligences les moins
subtiles, et de même qu’elle remplaça le gaulois et
l’ibérien dans la bouche des habitants de l’Europe
occidentale, elle sut plus tard se faire admettre par
les envahisseurs venus de Germanie.
Avec leur langue, les Romains apportèrent en
Gaule tout ce qui constituait leur vie politique,
sociale, religieuse et intellectuelle. Je laisse de côté
les deux premiers points de vue, qui sont plutôt du
domaine de l’histoire. La religion romaine se
compose de deux parties bien distinctes : le fond
proprement romain et le placage hellénique qui le
recouvre. Ce placage brillant et mince ne fut
jamais qu’une légère surface : il tomba rapidement
sans que rien, dans notre pays, en ait subsisté. Ce
qui est proprement romain, ce sont les pratiques
du culte et les superstitions. Les dieux, dans cette
religion étrange, ne jouent qu’un rôle secondaire :
ils n’ont pas d’histoire, iis n’ont pas de figure propre,
ils n’ont pas d’autre caractère que celui de leurs
fonctions spéciales. On peut les définir des abstrac-
tions 'pratiques : à chaque acte de la vie est attachée
une divinité qui, suivant qu’on i’honore bien ou mal,
rend cet acte heureux ou malheureux, aisé ou diffi-
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LES ORIGINES
cile à accomplir. Cette religion avait d’ailleurs un
caractère tout national et même local qui ne la ren-
dait pas susceptible d’être transportée dans un autre
pays : aussi les 'Gaulois la connurent à peine; pen-
dant que les dieux grecs (sous des noms romains)
peuplaient les temples officiels, ils gardèrent à peu
près intacte toute la partie populaire de leur
ancienne religion. Si les Romains ont eu, à ce point
de vue, quelque influence dans notre pays, ç’a été
par les côtés les plus bas et les plus mauvais de leur
vie religieuse. Un grand nombre de superstitions
répandues parmi nos populations jusqu’à ce jour, et
dont plusieurs se sont plus tard mêlées et presque
confondues avec les croyances chrétiennes, semblent
avoir leur source dans les idées romaines. La plus
absurde de toutes et celle qui pèse le plus sur la
vie journalière, la croyance aux mauvais présages,
peut être regardée à peu près sûrement comme un
legs de Rome. Ce n’est pas le seul. C’est peut-être
chez les Romains que Je polythéisme a été le plus
véritablement une idolâtrie. Leurs historiens sont
remplis des plus misérables légendes sur les images
miraculeuses, sur les statues qui parlent, qui se
tournent, qui remuent les yeux, sur les figures qui
se transportent d’un lieu à un autre, et que l’on ne
peut faire bouger de la place qu’elles ont choisie
pour qu’on leur y élève un temple. Il n’y a pas
une de ces histoires qu’on ne retrouve dans le
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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 59
moyen âge, et plus tard encore, rattachée à quelque
image catholique, et de telles grossièretés sont si
éloignées de l’esprit chrétien qu’il faut en attribuer
la source à la longue domination des Romains dans
les pays où elles abondent. Les Grecs faisaient des
statues de leurs divinités le type de toute la beauté
et de toute la grandeur qu’ils pouvaient concevoir,
et ce qu’ils adoraient, c’était cette grandeur et cette
beauté; les Romains regardaient leurs simulacres
comme de véritables idoles, accordaient telle vertu
particulière à l’une ou à l’autre, telle aventure à
celle-ci, tel miracle à celle-là, et les vénéraient pour
elles-mêmes. Ils ont trop souvent transmis jusqu’à
nous cette triste religiosité : il y a à Rome une statue
de saint Pierre, dont le pouce est presque usé par
les baisers pieux des croyants ; les baisers des dévots
païens avaient commencé l’usure il y a dix-huit
siècles, quand le saint Pierre était un Jupiter.
De même que la religion, la littérature romaine
a une surface brillante et pompeuse, empruntée à
la littérature grecque. Par sa nature même, toute
cette littérature devait rester étrangère au peuple.
Complètement factice et artificielle, amusement
des salons et des académies, elle disparut comme
un vain rêve, sans rien laisser après elle, quand
s’écroula l’édifice dont elle était l’ornement. Je n’ou-
blie pas ici le rôle immense que cette littérature
joua dans l’histoire de l’esprit humain : elle a servi
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LES ORIGINES
de véhicule aux idées et aux sciences helléniques, et
a fait pour le monde entier une œuvre de vulga-
risation dont on ne saurait mesurer la portée ; mais
ce n’est qu’à l’aurore des temps modernes qu’elle
put remplir cette mission : immédiatement et di-
rectement, elle ne produisit rien. Les grands écri-
vains de Rome restèrent entre les mains des
hommes du moyen âge sans exercer sur eux une
grande influence, et il n’y a entre la littérature
classique et la littérature de ces temps rien qui
ressemble à une tradition. D’ailleurs, quand les
Germains vinrent donner à l’Empire la secousse
décisive, cette littérature romaine était presque
éteinte En Gaule spécialement, où elle avait été
longtemps brillante, où elle avait fait fleurir plus
que partout ailleurs la rhétorique sonore et creuse
de sa sénilité, elle n’avait plus, au V e siècle, que
quelques représentants isolés, sans public, sans im-
portance, sans valeur; les rhéteurs avaient fermé
leurs écoles, les académies ne couronnaient plus ni
vers ni prose ; seuls les grammairiens enseignaient
encore les éléments du latin classique, devenu
presque une langue morte; ils composaient d’insi-
pides abrégés historiques et littéraires, des compi-
lations dénuées de toute critique, ou traduisaient
les plus mauvaises productions de la décadence
grecque : ce furent ces œuvres misérables que le
moyen âge reçut directement du monde romain et
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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 61
qui trop souvent l’inspirèrent. La littérature latine
du moyen âge continue cette littérature de la déca-
dence ; celle des langues vulgaires ne lui doit que
peu de chose. Rien n’est plus injuste, en tout cas,
que de reprocher au moyen âge d’avoir détruit la
littérature latine : l’invasion germanique n’a fait
qu’en constater la mort. Depuis longtemps, ce n’était
plus qu’un pâle fantôme, singeant avec une gravité
pénible la vie qui s’était retirée d’elle, et il suffit du
contact d’une réalité palpable pour faire évanouir
à jamais ce mensonge.
Au-dessous de cette littérature académique, il y a
peu de traces d’une littérature romaine populaire.
Peut-être quelques contes, quelques chansons furent
apportés en Gaule par les soldats d’Italie; mais ils
n’ont laissé aucun vestige caractéristique pour ce
qui regarde le fond. Quant à la forme, c’est autre
chose. Avec leur langue, les Gaulois ont pris des
Romains leur versification; et là encore ce n’est
pas la métrique savante et compliquée, introduite à
Rome par les imitateurs des Grecs, que s’est appro-
priée le peuple romanisé : c’est la versification po-
pulaire, qui reposait sur le rythme, c’est-à-dire
sur l’accent tonique, et non sur le mètre, c’est-à-dire
sur la quantité des syllabes. Cette versification,
dédaignée des lettrés, à peine conservée dans
quelques fragments recueillis par tel ou tel cher-
cheur d’anecdotes, elle survit encore aujourd’hui,
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LES ORIGINES
bien que profondément modifiée, dans celles de la
France, de l'Italie et de l'Espagne, et elle a même
exercé sur celles des langues germaniques et slaves
une influence considérable. Les plus anciens des
échantillons qui en sont parvenus jusqu'à nous
sont les vers satiriques que les soldats romains
chantaient derrière le char de César triomphateur;
et l'un de ces vers semble être une allusion pro-
phétique aux destinées de cette Gaule que César
voulait rendre immédiatement romaine en intro-
duisant des Gaulois dans le sénat : les Gaulois,
disait la chanson railleuse, échangent leurs braies
pour le laticlave : Galli tracas deposuerunt , latum
clavum sumserunt . C'est en effet le costume romain
que revêtit désormais l'esprit gaulois, devenu ainsi
presque méconnaissable; seulement on peut dire
que ce n’est pas le laticlave, l'opulente et lourde
toge des sénateurs , mais la tunique simple et
courte de la plebs pulla , du peuple noir, que les
Gaulois empruntèrent à leurs vainqueurs.
La forme de sa parole et de sa poésie, voilà ce
que la littérature française doit à Rome; pendant
longtemps — jusqu’à la Renaissance peut-être —
elle ne lui doit guère rien de plus. Mais on ne peut
faire assez grande la part de ces deux éléments
dans le développement de notre histoire littéraire.
Une langue pense et poétise d'une certaine façon :
elle s'assimile mystérieusement l'esprit de celui qui
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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 63
la parle, et si Ennius exagérait en disant qu’il avait
trois âmes parce qu’il parlait trois langues, il n’y a
aucune exagération à dire que, pour un peuple,
changer de langue, c’est changer d’âme. Notre
esprit tout entier sera dorénavant déterminé en
grande partie par la forme qu’il sera obligé de
revêtir pour s’exprimer, car la connexité de la pensée
et de la parole est tellement intime que parler latin,
pour un peuple, c’est, — qu’on me passe l’expres-
sion, — c’est presque penser latin.
Toutefois, la langue et la versification ne suffisent
pas pour créer une littérature et une poésie. Rome
avait fourni les instruments, mais la musique
faisait défaut. Un fait nouveau se produisit, fait
d’une importance égale à celle de la conquête ro-
maine, bien qu’il se soit accompli très différem-
ment et qu’il appartienne à un tout autre ordre. Au
milieu de la civilisation matériellement florissante,
au moins pour un temps, que l’administration impé-
riale donna à la Gaule, la vie morale des peuples
allait diminuant chaque jour. La conscience de la
nationalité, détruite par la conquête, ne pouvait être
remplacée par un sentiment de solidarité avec l’em-
pire que des déchirements trop fréquents empê-
chaient de se développer, et le haut orgueil patrio-
tique qui donne à l’esprit romain son plus grand
caractère n’était pas fait pour les nations conquises.
La religion ne parlait qu’aux plus petits côtés de
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LES ORIGINES
l’âme, et n’avait rien qui pût élever l’intelligence,
frapper l’imagination ou ennoblir le cœur. La phi-
losophie, descendue des hauteurs de la spéculation
grecque, était devenue un arsenal de lieux com-
muns élégants, et n’avait conservé de grandeur que
dans le groupe imperceptible et vite disparu des
stoïciens. La science n’existait pas. La littérature,
après Péclat passager des premiers temps de l’em-
pire, était devenue un simple passe-temps de beaux
esprits sans puissance; renfermée dans des sociétés
choisies, elle était étrangère à toutes les grandes
questions comme à toutes les grandes passions hu-
maines. Le ciel était vide et la terre était dessé-
chée : une médiocrité fade constituait toute l’atmo-
sphère morale. C’est alors que bien loin de la Gaule,
par delà les contrées helléniques, à l’extrémité de
ce bassin de la Méditerranée autour duquel s’est
déroulée toute la civilisation antique , chez un
petit peuple resté jusque-là presque inconnu, se
produisit obscurément le fait immense qui devait
changer la face du globe. Le christianisme arriva
à temps pour donner au monde antique un élément
nouveau, susceptible de vivre même après la des-
truction de toutes les formes existantes : il est la
transition qui relie les deux grandes périodes de
l’histoire ; nul ne peut dire ce qui serait advenu de
la société européenne si l’invasion des barbares
n’avait pas trouvé l’empire déjà chrétien. Comment
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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 65
et pourquoi la religion nouvelle réussit, ce n’est
pas à moi qu’il appartient de le raconter ; mais la
littérature du moyen âge est trop profondément
chrétienne pour que je passe sous silence l’influence
que cette grande révolution morale a exercée sur le
développement de notre esprit national. Au point
de vue religieux, la nouvelle doctrine rencontra
sans doute peu de résistance en Gaule : il n’y avait
réellement pas de religion dans le sens élevé du
mot, et la philosophie se survivait à elle-même;
quant aux belles croyances attachées par les tradi-
tions gauloises aux grands aspects de la nature, elles
n’avaient pas de caractère proprement religieux, et
elles subsistèrent sous l’enveloppe chrétienne comme
elles avaient fait sous l’enveloppe gréco-romaine.
Le christianisme, qui s’adressait surtout au peuple,
prit dans les âmes une place vide : il y fit revivre
quelques-unes des plus grandes et des plus hautes
aspirations de l’homme; il offrit à l’imagination des
sujets et des rêves ; il rapprit au cœur la vertu et le
courage. Au milieu des temps atroces qui se prépa-
raient, il permit aux hommes, par l’espérance d’un
autre monde, de supporter celui où ils vivaient; il
allégea ce fardeau de misères et de désespoir sous
lequel peut-être l’humanité aurait succombé. Au
point de vue strictement historique, son plus grand
résultat est d’avoir fondé entre les peuples de
l’empire et leurs conquérants, sur les ruines des
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66 LES ORIGINES
nationalités détruites et de l'empire romain, uns
solidarité universelle, sans laquelle on ne voit pas
quels liens auraient rattaché ensemble les hommes
dégagés de toute pensée commune. Au point de
vue plus particulièrement littéraire, il apportait
aux peuples qui l’embrassaient, outre une rénova-
tion morale, des inspirations nouvelles : une poésie
épique, contenue dans les récits de l'Ancien et du
Nouveau Testament, dans les vies des saints et des
martyrs ; une poésie lyrique , appuyée sur les
louanges de Dieu, du Christ et des saints, et sur-
tout sur l'effusion personnelle de l'âme, soit dans
l’amour, soit dans la joie, soit dans la crainte et le
repentir; une poésie dramatique, en germe dans le
fond même de sa doctrine et dans sa conception du
monde, et déjà ébauchée dans les cérémonies de
son culte. Il fallait du temps pour que ces éléments
d’une poétique nouvelle fussent assez bien assi-
milés pour devenir féconds; mais leur introduction
dans la vie morale des Gallo-Romains était con-
sommée avant la catastrophe qui peut-être les
aurait empêchés de s'enraciner fortement.
Tels étaient les éléments dont se composait le
milieu moral et intellectuel où le monde romain, et
spécialement la société gallo-romaine, vivait il y a
environ quatorze siècles. Ce qui provenait du fond
celtique primitif était tout à fait oublié et recouvert
par l’alluvion romaine; ce que la civilisation gréco-
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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 67
romaine avait apporté était surtout matériel et so-
cial et ne fournissait à l’esprit qu’un aliment sans
goût et sans force ; le sentiment national, complète-
ment éteint, n’avait pas été remplacé par une con-
ception plus haute de l’humanité ni même par la
conscience de l’unité romaine; la littérature élé-
gante et vaine des classes lettrées n’avait pas pé-
nétré dans le peuple, et, en fait d’éducation populaire,
les Romains n’avaient apporté aux Gaulois que les
spectacles du cirque, les pantomimes obscènes et
les féroces combats de gladiateurs. Dans cet abais-
sement et cette tristesse, le christianisme avait fait
briller un rayon d’en haut : il avait rajeuni les
croyances, ému les cœurs, exalté les imaginations.
Mais, une fois que la période héroïque des martyres
fut close, une fois qu’il fut arrivé à la domination
paisible, il sembla perdre sa puissance sur les âmes
et s’abaisser lui-même au niveau de la médiocrité
générale. Il est difficile de dire jusqu’où serait allée
la décadence de la civilisation romaine et comment
se serait terminée cette décomposition lente, si l’in-
vasion germanique n’avait pas précipité le dénoue-
ment et purifié, à la façon de l’orage, la lourde
atmosphère où le monde s’étiolait.
La conquête romaine, qui devait fatalement tout
envahir devant elle jusqu’au moment où elle trou-
verait une résistance invincible, la trouva presque
en même temps aux deux extrémités de l’empire,
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LES ORIGINES
en Asie chez les Parthes, en Europe chez les Ger-
mains. Ceux-ci, race vigoureuse et solide, étaient
venus de la patrie commune, à la suite des Celtes
leurs frères, mais longtemps après eux. Ils les
avaient peu à peu remplacés comme habitants
des pays situés entre le Danube et le Rhin, et
ils auraient sans doute continué leur marche en
avant et poussé leurs tribus jusqu’aux vagues de
l’Atlantique si, comme je l’ai rappelé tout à l’heure,
ils n’avaient rencontré, à leur première incursion
en Gaule, les Romains pour leur barrer le passage •
Peu de temps après, les vainqueurs de la Gaule
essayèrent en vain de faire entrer les Germains
dans l’empire, et la défaite de Varus, à l’apogée de
la grandeur romaine, marqua le terme qu’elle ne
devait pas dépasser et fut réellement la date où
commence l’histoire moderne.
Les Germains, à l’époque où ils combattaient
pour la première fois les armées romaines, étaient
des barbares dans toute la force du terme : ils
avaient de la barbarie les vertus et les défauts.
Cinq siècles plus tard, quand ils se répandirent sur
le monde romain par toutes ses barrières forcées,
ils n’avaient pas considérablement changé. La civi-
lisation antique n’avait guère songé à les pénétrer
et à les polir : leurs relations avec les Romains
avaient été presque uniquement hostiles. Le com-
merce des marchands romains avait cependant
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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 69
répandu chez eux, avec le goût et la connaissance
d’un certain luxe, les vices que les nations civilisées
apprennent encore aujourd’hui aux sauvages des
îles lointaines, et les empereurs, en soldant un
grand nombre d’entre eux pour recruter leurs
milices, avaient développé leur cupidité naturelle et
avaient enflammé leur convoitise par le spectacle
des richesses de l’empire. Ce fut donc une véritable
et terrible invasion de barbares que celle des tribus
germaniques : les Gallo-Romains, peuples doux et
paisibles, habitués depuis des siècles au repos,
virent avec épouvante fondre sur eux ces bandes
d’hommes durs, farouches, avides, qui leur pre-
naient leur or, s’enivraient de leur vin et s’établis-
saient dans leurs demeures. Toutefois, il s’en fallait
que ces barbares fussent incapables de culture et
de vie sociale : déjà avant leur entrée sur le terri-
toire romain, ils vivaient sous des lois religieuse-
ment respectées et qui respirent, au milieu de bien
des cruautés et des bizarreries, le sentiment de
l’indépendance personnelle, et déjà l’alliance, de-
venue si féconde dans certains États fondés par eux,
de la justice et de la hiérarchie sociale. Ils jetaient
brutalement dans les veines épuisées du monde
antique l’élément vital qui devait rajeunir ce sang
appauvri; dans ces pays pacifiés et éteints par la
longue domination d’une administration savante,
ils apportaient l’amour passionné de la liberté; à
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LES ORIGINES
ces races autrefois glorieuses, qui avaient perdu
jusqu’au souvenir de leur nationalité et ne se dis-
tinguaient plus que par les circonscriptions ro-
maines auxquelles elles appartenaient, ils venaient
rapprendre par leur exemple l’orgueil et l’enthou-
siasme national ; à la vie trop souvent vaine et fri-
vole des Gallo-Romains ils opposaient le cuite de la
famille, le respect des femmes, le sérieux sentiment
du devoir, sensible même dans les plus grands eni-
vrements de leurs victoires; enfin ils apportaient
avec eux une poésie riche et puissante, qui devait,
en se transformant, féconder l’esprit des nations
auxquelles ils s’unirent, et devenir la base d’un dé-
veloppement poétique aussi grandiose qu’inattendu.
L’invasion germanique se présente sous trois
formes différentes : ou bien les envahisseurs ne font
que traverser le pays et portent plus loin leurs con-
quêtes : c’est le cas, par exemple, en Gaule, pour, les
Vandales : — ou bien ils s’y établissent en masses
tellement compactes qu’ils exterminent ou s’assimi-
lent la population antérieure et lui imposent même
leur langue : c’est ce qui est arrivé pour les provinces
les plus orientales de la Gaule et pour l’Angleterre;
— ou bien enfin ils se fondent avec la population
romaine, prennent son langage, constituent, de con-
cert avec elle, une nationalité nouvelle. Les deux
premiers cas ne nous intéressent pas ici : dans le
premier, le passage des barbares n’a été qu’un
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accident terrible et momentané, comme le fut plus
tard celui des Huns; dans le second, les provinces
romaines germanisées, voisines des pays essentiel-
lement germaniques, leur devinrent absolument
semblables. La France moderne repose, au con-
traire, tout entière sur la troisième forme de l’inva-
sion germanique.
Deux grands faits déterminent et dominent la
fusion lente de l’élément romain et de l’élément
germanique : c’est l’adoption par les Germains de
la religion et de la langue des populations gallo-
romaines. Leur religion à eux, celle qu’ils avaient
apportée de leur patrie, était le développement
libre des premières croyances communes à tous les
peuples indo-européens. Elle n’avait pas été arrêtée
et précisée dans ses dogmes par une caste sacerdo-
tale : elle était restée flottante et vague, encore
toute voisine de son origine naturelle. Les grands
phénomènes de la nature, les orages, les vents, les
mouvements des astres, étaient encore clairement
perceptibles dans la plupart des mythes dont ils
contenaient l’interprétation primitive. En quelques
points cependant, la race germanique avait marqué
de son empreinte la religion héréditaire. Elle avait
éprouvé le besoin de se faire une cosmogonie :
elle avait rêvé à sa façon la naissance du monde et
des premiers hommes et l’avait racontée dans quel-
ques symboles saisissants; et l’imagination alle-
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LES ORIGINES
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mande, déjà mélancolique et profonde, $vait ajouté
à ce tableau des origines du monde le tableau de la
fin de tout ce qui est, du crépuscule cosmique et de
la mort même des dieux. Beaucoup de ces idées se
prêtaient sans trop de peine à une interprétation
chrétienne : comme les chrétiens , les Germains
avaient un paradis et un enfer, et rien ne répond
mieux à la manière dont le moyen âge tout entier a
envisagé la terre que le nom qu’ils lui donnaient :
Midgard , le séjour du milieu, entre les dieux et les
démons. L’autre côté par lequel les Germains avaient
développé la religion indo-européenne, c’était le
côté belliqueux. Leurs dieux étaient tous plus ou
moins des dieux de combats; leurs mythes les plus
originaux se rapportaient à la guerre ; leur Walhalla
n’était qu’un champ de bataille éternel où les
morts revivaient sans cesse pour avoir le bonheur
d’être tués encore. De tout cela, il resta naturelle-
ment quelque chose dans la mémoire et dans le
cœur des Germains, même après qu’ils eurent reçu
le baptême, et nous en retrouverons plus d’une fois
des traces dans la poésie du moyen âge.
La langue que les Allemands abandonnèrent pour
prendre celle des Romains était une langue sœur
de la gauloise et de la latine, sortie comme elles de
l’idiome primitif dont nous parlons tous des dia-
lectes. De bonne heure elle avait perdu un nombre
assez considérable de formes grammaticales, et elle
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avait modifié tout le système des sons d’une façon
originale et caractéristique. Elle avait comme trait
distinctif une grande fidélité aux radicaux primitifs,
qui maintient encore, dans l’allemand actuel, bien
des mots presque sans changement depuis des mil-
liers d'années, une énergie marquée dans la pro-
nonciation, une construction tout à fait subordonnée
au sentiment, et une admirable faculté de composi-
tion. De ces traits-là aussi quelques-uns passèrent
aux langues néo-latines, et spécialement au français,
qui, de tous les dialectes latins, a subi le plus pro-
fondément l’influence germanique.
C’est en France, en effet, et seulement en France
que la fusion des trois éléments que j’ai présentés à
votre attention se fit d’une façon complète, et qu’il
en sortit un produit véritablement nouveau. En
Italie, les Langobards semblent être restés, jusqu’à
l’époque où leur domination fut renversée, assez
étrangers aux populations indigènes, et d’ailleurs
ils ne pénétrèrent pas fort avant dans le pays ; l’éta-
blissement gothique en Espagne fut totalement
transformé par la conquête arabe. En Gaule même,
l’élément germanique apporté par les Visigoths du
sud et les Bourgondions de l’est paraît avoir été
plus ou moins promptement absorbé par le fond
romain. Les Francs, au contraire, tout en s’unis-
sant intimement avec les habitants de la Gaule sep-
tentrionale, conservèrent pendant des siècles leur
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LES ORIGINES
caractère national et se retrempèrent plus d’une
fois dans leur source germanique : aussi le milieu
roman dans lequel à leur tour ils devaient finir par
se dissoudre subit-il bien plus longtemps et plus
fortement l’influence de leur contact, et ne dispa-
rurent-ils qu’après avoir transformé la nation qu’ils
avaient conquise.
L’histoire des temps mérovingiens est l’histoire
de cette fusion des deux races. Elle commença par
l’accession des Francs au christianisme, qui, grâce à
l’habileté du roi Ghlodovech, eut lieu au moment
le plus opportun. Le hasard avait voulu que les
deux autres peuples germains établis en Gaule, les
Goths et les Bourgondions, eussent été convertis et
baptisés longtemps auparavant, à une époque où
l’hérésie -d’Arius triomphait dans l’Église. Il en
résultait que les populations de la Gaule, qui, au
contraire, étaient athanasiennes , et qui, à cette
époque où toute autorité s’écroulait, se rangeaient
de plus en plus docilement sous celle de leurs évê-
ques, avaient ces barbares hérétiques en horreur.
Avec l’unité de l’empire romain, elles voyaient
s’écrouler l’unité de l’église romaine, et ces âmes,
depuis si longtemps sans patrie terrestre, craignaient
de perdre, sous le joug des conquérants ariens,
même celle que leur promettait le ciel. Aussi quand
les Francs, d’abord bien inférieurs à leurs voisins,
eurent détruit le dernier reste d’empire romain qui
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8’étaît encore maintenu dans ces provinces et fondé
dans le nord de la Gaule une domination puissante,
tous les regards se tournèrent vers eux. Même
païens, les évêques catholiques les eussent préférés
aux Ariens; mais heureusement, les pays où ils
venaient de s’établir étant orthodoxes, ils ne pou-
vaient embrasser le christianisme que sous sa forme
catholique. C’est ce qu’ils firent, et de ce jour date
réellement la France. Une immense allégresse ac-
cueillit le baptême du roi des Francs, et les Romains,
oubliant leurs regrets et leurs rancunes, acceptèrent
la domination des nouveaux chrétiens et finirent
par s’identifier avec eux. Une nouvelle conscience
nationale commença à se former dans ce pays qui,
depuis cinq siècles, avait cessé d’être une patrie; les
victoires de Chlodovech contre- les Bourgondions et
les Goths remplirent de joie et d’enthousiasme les
Gallo-Romains du nord, aussi bien que les Francs
eux-mêmes. De cet enthousiasme sortit la première
poésie populaire des temps modernes, fortement
empreinte de ce mélange de l’esprit germanique,
des sentiments romains et de la foi catholique. La
vie de Chlodovech, telle que la fît, de son vivant
même, la légende populaire, est déjà l’incarnation
presque complète de l’idée qui donna naissance à
l’épopée nationale du moyen âge. Racontées en
latin rustique, mêlées de traits essentiellement ger-
maniques et d’autres qui sont purement chrétiens,
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76
LES ORIGINES
ces légendes nous montrent avec quelle rapidité et
quelle puissance s’était opérée la fusion des deux
nationalités. Les sujets romains des rois mérovin-
giens prennent à leur compte la fierté nationale des
Francs, et se regardent comme appartenant à la
même race, la race chrétienne par excellence, le
peuple des combattants pour la foi, la nation bénie
de Dieu. C’est un Romanus qui fait réussir le ma-
riage du roi franc avec la nièce catholique du roi
arien des Bourgondions ; et si la colombe divine
apporte l’huile au baptême de Chlodovech, si les
murs d’Angoulême s’écroulent devant lui, si un
cerf miraculeux lui indique le passage de la Gironde,
si une lettre envoyée du ciel lui pardonne ses
péchés, c’est qu’il est l’instrument des desseins de la
Providence, le fils et le défenseur de l’Église, et en
même temps le chef de cette glorieuse nation
franque qui a délivré la Gaule du joug de Rome et
a vengé la foi des persécutions de jadis. De leur côté,
les Francs se laissent vite aller aux avances de leurs
sujets : ils apprennent la langue des Romains, tout en
conservant la leur longtemps encore ; ils les appel-
lent à toutes les fonctions élevées, ils se mêlent à eux
de toutes manières ; bientôt les tribus orientales, res-
tées plus pures, s’aperçoivent de ce mélange, qu’elles
regardent comme une dégradation, et traitent dé-
daigneusement les Francs de Neustrie de Francs
Romains ; enfin apparaît ce nom qui scelle à tout
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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 77
jamais Talliance contractée entre le vieux sol gau-
lois et les nouveaux venus, ce nom de France , des-
tiné à comprendre un jour la Gaule presque entière,
et qui exprime si bien les conditions dans lesquelles
s'est opérée l’alliance par sa forme même, par sa
terminaison latine soudée à son radical allemand.
Ce n’est pas seulement en créant un nouvel esprit
national que les Francs agirent puissamment sur
notre développement littéraire. Ils avaient une
poésie, qu’ils n’oublièrent pas en franchissant la
frontière romaine, et qui n’a pas péri sans laisser
après elle des traces nombreuses et fécondes. Cette
poésie était surtout épique. A la race des Francs
appartenait, suivant toutes les vraisemblances, la
plus belle et la plus riche des traditions épiques de
la race germanique : Siegfried, le héros germain*
est un héros franc, et si sa légende ne s’est pas con-
servée dans la langue même de son peuple, si elle
n’a revécu que bien plus tard dans des poèmes
allemands et Scandinaves où elle a subi toutes sortes
d’altérations, il n’en est pas moins d’une haute
importance, pour l’histoire de la poésie dans notre
pays, de savoir que les compagnons de Ghlodovech
chantaient, dans leurs repas et leurs réunions guer-
rières, ces chants admirables dont les rajeunisse-
ments arrivés jusqu’à nous ne peuvent donner
qu’une faible idée. Bien d’autres poèmes sans doute
étaient dans leur mémoire, et les légendes attachées
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LES ORIGINES
par l’imagination populaire au nom des premiers
Mérovingiens sont évidemment jetées dans un
moule tout germanique. En se germanisant, la
population gallo-romaine prit aux Francs l’amour
et l’habitude de cette poésie héroïque ; en se roma-
nisant, les descendants de Siegfried apprirent à leur
nouvelle langue les chansons épiques qui leur
étaient familières. Ainsi se constitua cette poésie
nationale française où l’esprit germanique a revêtu
une forme romane, et qui arriva à sa pleine flo-
raison quand la nation, par suite d’événements
décisifs, fut parvenue à la pleine possession et à la
conscience entière d’elle-même.
Ces événements sont ceux qui remplissent le vin* et
le ix® siècle. Le premier fut la victoire de l’Aus-
trasie, où l’élément allemand était resté presque
pur, sur la Neustrie, où il était déjà complètement
romanisé : cette victoire eut pour conséquence de
retarder la séparation de la France romane d’avec
la Germanie, et de verser dans les veines françaises
un nouvel afflux de sang germanique. Les Romans,
d’abord écrasés sous cette seconde invasion, l’accep-
tèrent bientôt comme la première, surtout quand
le chef austrasien Charles Martel eut pris, par la
défaite des Arabes qui menaçaient de détruire la
chrétienté, le rôle que depuis Chlodovech n’avaient
pas su jouer les rois francs. Le second fait qui con-
tribua à créer la nationalité française fut le règne
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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 79
de Charlemagne : il y eut alors une sorte de restau-
ration des traditions et des lettres latines qui réveilla
les esprits appesantis et empêcha peut-être que la
prédominance de l’élément germanique ne fût trop
grande; d’autre part, la création du nouvel empire
romain devait avoir pour conséquence et réaction
fatale la formation de nationalités distinctes, unies
par la communauté de langue et de sentiments;
enfin, plus qu’aucun de ses prédécesseurs et succes-
seurs, Charlemagne réalisa l’idéal conçu depuis des
siècles, et consomma la fusion du sentiment natio-
nal avec l’idée religieuse. En troisième lieu, les
partages de l’empire entre les fils de Louis le
Débonnaire donnèrent à la nation française les
limites où elle devait longtemps se renfermer et
où elle a bien réellement développé et affermi
tous les traits essentiels de son caractère et de
son génie. Non seulement la France se sépara
alors définitivement de l’Allemagne, mais les pro-
vinces du nord constituèrent un groupe parfaite-
ment distinct de celles du sud, où la langue et la
littérature prirent un autre cours, et où se forma
une seconde France, qui, plus tard, devait être
violemment, mais durablement, réunie à la pre-
mière.
C’est la littérature propre à cette partie de la
Gaule qui se caractérise par la langue dite d’oïl
dont nous allons exposer la première histoire. Avant
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LES ORIGINES
d’étudier dans leur action réciproque ces éléments
d’activité intellectuelle que je viens de chercher à
discerner, il faut faire encore une observation im-
portante. J’ai dit plus haut que le christianisme
avait été la transition et le lien entre la civilisation
antique et le monde nouveau : ce fait est surtout
frappant à l’époque qui va nous occuper. L’Égliso
conserva officiellement la langue de l’empire ro-
main, auquel elle s’était associée intimement avec
Constantin : tandis qu’à l’époque de ses luttes elle
avait favorisé le développement de la langue et de
la poésie populaires, elle essaya, à partir de la
période barbare, de conserver l’unité romaine, au
moins dans l’ordre spirituel, au-dessus de toutes
les variantes nationales. La tentative de renaissance
faite par Charlemagne s’appuya donc essentielle-
ment sur l’Église, et depuis lors, jusqu’aux temps
modernes, la langue de l’Église fut celle de la
science et de la littérature élevée. Cet état de choses
créa entre les clercs et les laïques une séparation
profonde, qui domine toute l’histoire des littératures
du moyen fige. La poésie populaire se développa
avec une grande spontanéité et une liberté com-
plète; mais elle fut privée, par l’abstention des
esprits les plus élevés et les plus cultivés de la
nation, de la perfection de forme et du sérieux de
fond que sans doute avec leur concours elle aurait
pu atteindre. D’autre part, les clercs, enfermés
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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 81
dan9 les formules traditionnelles et héritiers trop
fidèles de la décadence latine, dépensèrent stérile-
ment pendant des siècles une activité intellectuelle
considérable. Ces deux mondes nettement distincts
avaient cependant plusieurs points de contact. Le
plus intime et le plus habituel était naturellement
la vie religieuse : les clercs conservant la langue
latine, le peuple parlant des idiomes vulgaires qui
s’en éloignèrent de plus en plus, le besoin se fit
sentir, dès l’époque de Charlemagne, de communi-
quer aux laïques dans leur langue les enseigne-
ments de la foi et les préceptes de la morale
chrétienne; de là toute une littérature de traduc-
tion ou de vulgarisation ecclésiastique qui fut natu-
rellement abondante, mais qui nous paraît l’avoir
été plus encore, parce que ses monuments ont été
écrits bien plus tôt et plus souvent que ceux de la
littérature profane. La société née du mélange des
Germains avec les races romanisées se civilisant
de plus en plus, il arriva un moment où les gens
qui ne parlaient pas latin demandèrent aux clercs
d’autres enseignements encore que les enseigne-
ments religieux : on voulut connaître la science dont
ils étaient dépositaires, et des traductions d’ouvrages
profanes créèrent dans les langues vulgaires la lit-
térature au sens spécial du mot. Quant à la poésie
nationale, elle vivait depuis longtemps, mais elle
ne s’écrivait guère ; elle se chantait et se disait, et
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*82 LES ORIGINES
se modifiait sans doute au gré des générations
successives : œuvre tout impersonnelle où étaient
exprimés les sentiments communs à tous et non les
idées ou les caprices de chacun, elle ne songeait
guère à la postérité, et n’avait d’autre but que de
pjaire au moment où elle se produisait. Ce ne fut
qu’au bout d’un certain temps, et quand la pre-
mière période de son existence était déjà close, que
cette poésie commença à être écrite et à être culti-
vée d’une façon plus réfléchie; mais longtemps
encore elle conserva la marque de sa première
origine, et ne céda définitivement à la littérature
savante que quand celle-ci se fut complètement
retrempée et renouvelée dans l’antiquité classique.
Il y a donc dans toute histoire littéraire du
moyen âge deux parts bien distinctes à faire : l’une
pour la littérature des clercs, l’autre pour celle du
peuple. Par littérature des clercs, je n’entends pas
leurs ouvrages en latin : ceux-là ne rentrent réelle-
ment pas dans notre cadre ; j’entends les livres
dans lesquels ils ont parlé aux laïques et ont écrit
en langue vulgaire sur des sujets religieux ou pro-
fanes. Quant à la littérature ou plutôt à la poésie
populaire, elle s’inspire directement de la vie, elle
exprime les idées, les passions, les rêves de tous,
elle est véritablement la voix du peuple. Aussi
est-ce elle qui mérite le plus notre intérêt et atti-
rera le plus notre attention. La littérature cléricale,
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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 83
surtout dans les origines, quand les clercs ne se
résignent qu’à grand’peine à parler français, n’a
guère qu’un intérêt philologique; elle nous a con-
servé les documents les plus anciens sur l’état de
notre langue, mais ni son inspiration, ni même
souvent sa forme, n’est nationale. Au contraire, la
poésie populaire, pour ces époques lointaines, ne
nous est généralement parvenue que dans des rema-
niements et des rajeunissements qui lui enlèvent
sa valeur philologique ; mais même à travers ces
déguisements successifs, dont quelques-uns sont des
travestissements véritables, on peut reconnaître
encore ses traits hardis et gracieux, la liberté de sa
démarche, la vivacité de son allure; et l’écho le
plus lointain de sa voix, recueilli par hasard, nous
va plus droit au cœur et nous en apprend plus
sur nos pères que toutes les homélies, les pieuses
légendes et les compilations indigestes que les
clercs ont bien voulu traduire en français, et qui
dorment aujourd’hui dans nos bibliothèques.
Dans la période qui sera le sujet de nos entre-
tiens de cette année, nous assisterons aux commen-
cements des deux littératures. Nous serons souvent
réduits à de simples indices, à des témoignages
isolés et obscurs; nous aurons souvent recours*
pour les interpréter et les coordonner, à l’induction,
à la conjecture même. L’époque carolingienne a
été peut-être la plus confuse, la plus tumultueuse,
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LES ORIGINES
et en apparence la plus désordonnée de notre
histoire. C’est à peine si quelques pages, écrites
dans les asiles souvent troublés des établissements
religieux, ont pu conserver jusqu’à nous le sou-
venir de violences et de désastres incomparables.
Et pourtant aucune époque n’a été plus féconde.
L’écroulement de l’empire de Charlemagne rejeta
dans une fermentation nouvelle le monde occiden-
tal auquel ce grand homme avait cru donner une
forme définitive et une assiette solide. Les déchi-
rements qui suivirent semblèrent tout remettre en
question et replonger l’Europe dans la barbarie :
les incursions des Normands, des Slaves, des Sar-
rasins, jetèrent l’épouvante dans tous les pays
chrétiens ; non seulement l’autorité centrale se
brisa : chacun des rois qui avaient cru se partager
l’empire vit son pouvoir se dissoudre entre ses
mains, et l’anarchie la plus complète remplacer
l’ordre momentanément restauré. Mais cette fer-
mentation dégagea d’une façon durable les élé-
ments d’un ordre nouveau : à l’issue de la période,
nous voyons les royautés nationales fermement
établies au-dessus de la grande hiérarchie féodale ;
les langues populaires s’affirment et s’organisent
de toutes parts; l’Église reconstituée se prépare à
son plus puissant effort pour s’assimiler le monde;
un art nouveau s’annonce et déjà produit de nom-
breux monuments, et pendant que la littérature
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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 85
latine, patrimoine universel de l’Europe chrétienne,
assied les principes et revêt les formes qu’elle ne
fera que développer pendant des siècles, la poésie
nationale sort jeune et resplendissante des ténèbres
où elle semble avoir vécu jusque-là. Dans cette crise,
terrible assurément, mais nécessaire, s’est décidée
peut-être la suprématie que les nations européennes
devaient un jour exercer sur tout le globe; c’est là
que chacune d’elles a véritablement constitué son
originalité et pris sa place dans la famille. Dix
siècles se sont écoulés depuis lors, et l’ordre de
choses sorti de la crise carolingienne a presque
entièrement disparu. En France particulièrement,
l’élément germanique n’a cessé de reculer devant
la réaction de plus en plus puissante de l’élément
romain; la féodalité, qui n’est que l’organisation
de la conquête allemande, a été complètement dé-
truite; les groupes provinciaux eux-mêmes se sont
dissous dans l’unité nationale; à la royauté féodale,
entourée d’une hiérarchie militaire et religieuse, a
succédé une démocratie industrielle gouvernée par
une administration centrale ; les coutumes bigarrées
issues des vieilles lois teutoniques ont fait place à
un code uniforme. Au point de vue moral et intel-
lectuel, la transformation n’a pas été moins grande :
le christianisme a vu depuis trois siècles diminuer
sensiblement sa puissance sur les âmes; la littéra-
ture élevée, abandonnant la forme latine, a fait
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86 LES ORIGINES DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
passer dans la langue française l’esprit de l’anti-
quité classique; au-dessus des variétés nationales,
l’idée grandiose de la solidarité humaine s’affirme
tous les jours de plus en plus; une rénovation
sociale, dont la forme est encore indécise, s’annonce
à des signes certains, et le soleif de la science s’est
levé pour éclairer le monde. Nous aussi, comme
nos pères d’il y a mille ans, nous sommes dans une
crise puissante et générale, où de terribles inquié-
tudes se mêlent à de bien grandes espérances.
Ce n’est donc pas, messieurs, une étude de pure
curiosité que celle à laquelle je vous convie : elle
offre un spectacle plein d’enseignements et aussi
d’encouragements, car il nous apprend que les plus
graves convulsions sociales finissent toujours par
aboutir à l’organisation qui est le plus en rapport
avec les besoins et les aspirations de chaque temps.
Cette étude joint d’ailleurs, pour des Français, à son
intérêt scientifique un intérêt plus proche, et pour
ainsi dire personnel : il s’agit de surprendre dans leur
formation même et leurs premiers développements
la nationalité, la langue et la poésie françaises.
Heureux si ce grand spectacle ne trouve pas en moi un
démonstrateur trop insuffisant, et si je réussis à vous
en faire comprendre le caractère et le sens intime :
je ne négligerai rien du moins pour ÿ parvenir, et,
à défaut du talent, j’espère mériter votre sympathie
à force de bon vouloir, de travail et d’impartialité.
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LA
CHANSON DE ROLAND
ET LA
NATIONALITÉ FRANÇAISE 1
Messieurs,
Dans les leçons que j’ai eu l’honneur de faire ici
l’année dernière, j’ai étudié les origines de la littéra-
ture française, et spécialement cette partie de notre
poésie épique qui a sa racine et son inspiration dans
la période carolingienne. La marche naturelle de
ce cours m’amène aujourd’hui à vous entretenir de
la seconde période de notre poésie épique. Ce
qu’elle représente et reflète, ce n’est plus la forma-
tion tumultueuse de la nationalité française, c’est
un des moments d’arrêt, de satisfaction, si l’on peut
ainsi dire, et de splendeur dans lesquels la France,
1. Leçon d'ouverture faite au Collège de France (comme
suppléant) le 8 décembre 1870*
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88
LA CHANSON DE ROLAND
prenant pleinement conscience d’elle-même, a joui
d’une forme qui semblait définitive et dont l’épa-
nouissement avait été préparé par d’obscures et
sanglantes révolutions. Notre histoire compte plu-
sieurs de ces haltes grandioses, à chacune desquelles
la nation, croyant qu’elle était arrivée au terme
de sa course, a embrassé d’un regard confiant et
joyeux les perspectives qu’elle dominait; chacune
a été d’une durée bien limitée, quoique variable,
et la marche en avant a bientôt recommencé, avec
tous ses dangers, toutes ses incertitudes et tous ses
rêves. L'année dernière, à pareille date, après avoir
caractérisé le siècle agité dont j’ai essayé de vous
faire saisir la vie morale, je ne pouvais m’empêcher
de jeter sur la situation où se trouvait alors notre
pays un regard de comparaison : « Dix siècles se
sont écoulés, » disais-je, etc. *.
Je ne prévoyais guère à ce moment que l’évo-
lution, déjà si difficile et si lente, qui semblait
s’opérer alors, serait transformée, par des cata-
strophes inouïes dans l’histoire du monde, en une
crise de vie et de mort : je ne me doutais pas que
j’ouvrirais mon cours de 1870 au milieu de ce
cercle de fer que les armées de l’Allemagne font
autour de nous. Depuis que j’ai dit adieu, à la fin
du mois de juin, à mon bienveillant auditoire, que
t. Voyez ci-dessus, .85.
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ET LA NATIONALITÉ FRANÇAISE 89
d’étranges événements se sont produits I De ces au-
diteurs qui étaient déjà devenus pour moi presque
des amis, bien peu sans doute se retrouvent aujour-
d’hui dans cette salle. Les uns prennent part à la
défense de la cité ; les autres, impuissants à y con-
courir, sont allés demander un peu de calme à
d’autres contrées ; d’autres, je ne puis l’oublier non
plus, d’autres se trouvent sans doute dans le camp
même de nos envahisseurs. Et cependant un public
attentif, même à ces heures d’angoisse, ne fait pas
défaut à ces leçons; je ne puis que l’en remercier
avec émotion et tâcher de mériter par mes efforts
l’honneur que me fait sa présence.
Ces quelques mois, qui ont si profondément bou-
leversé toutes les conditions de notre vie nationale,
semblent reculer dans un passé plus lointain encore
le sujet de nos études habituelles. On dirait qu’un
gouffre soudainement entr’ouvert a emporté à une
distance déjà grande notre histoire la plus récente,
et les commencements de nos annales nous appa-
raissent comme perdus dans la brume, comme
presque aussi éloignés de nous que Phistoire des
nations les plus complètement mortes. Il n’en est
rien, messieurs, et l’étude que je vais entreprendre
avec vous cette année n’est aucunement dépourvue
d’un grand intérêt national et même actuel. Cet
intérêt, qui ne faisait pas défaut non plus à nos
études de l’année dernière, je n’ai pas cherché alors
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90
LA CBANSON DE HOLAND
à le dissimuler ; je le mettrai plus en relief aujour-
d’hui encore, dans ces circonstances terribles où
toute heure qu’on soustrait aux préoccupations pa-
triotiques semble presque une volupté égoïste et
illégitime. Je ne crois pas, en général* que le pa-
triotisme ait rien à démêler avec la science. Les
chaires de l’enseignement supérieur ne sont à
aucun degré des tribunes; c’est les détourner de
leur véritable destination que de les faire servir à
la défense ou à l’attaque de quoi que ce soit en de-
hors de leur but spirituel. Je professe absolument
et sans réserve cette doctrine, que la science n’a
d’autre objet que la vérité, et la vérité pour elle-
même, sans aucun souci des conséquences bonnes
ou mauvaises, regrettables ou heureuses, que cette
vérité pourrait avoir dans la pratique. Celui qui,
par un motif patriotique, religieux et même moral,
se permet dans les faits qu’il étudie, dans les con-
clusions qu’il tire, la plus petite dissimulation, l’al-
tération la plus légère, n’est pas digne d’avoir sa
place dans le grand laboratoire où la probité est un
titre d’admission plus indispensable que l’habileté.
Ainsi comprises, les études communes, poursuivies
avec le même esprit dans tous les pays civilisés, for-
ment au-dessus des nationalités restreintes, diverses
et trop souvent hostiles, une grande patrie qu’au-
cune guerre ne souille, qu’aucun conquérant ne
menace, et où les âmes trouvent le refuge et l’unité
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ET LA. RATIONALITÉ FRANÇAISE 91
que la cité de Dieu leur a donnés en d’autres
temps.
Cette disposition d’esprit, qui est et doit être la
mienne, je désire qu’elle soit la vôtre en quelque
.mesure. Du moment que vous vous rendez aux
cours annoncés par nos programmes, vous ne devez
venir y chercher que ce qu’ils promettent. Vous
croyez, et à bon droit suivant moi, vous croyez,
comme le ministre qui a rouvert ces salles, que la
fermeté morale et l’énergie persévérante dont nous
avons tous besoin à cette heure ne risquent nulle-
ment de s’amollir si on leur permet çà et là de se
détendre, si on entremêle aux heures, presque
toutes bien sérieusement remplies, de nos longues
journées de siège quelques heures d’occupations
d’un autre ordre. C’est donc avec l’attente de
trouver ici autre chose que l’objet de nos inces-
santes pensées que vous venez dans cette enceinte.
Cette attente ne sera pas trompée, et le cours que
je vous ferai sera loin d’être une allusion perpé-
tuelle à la réalité du moment.
Mais, pour être étrangère de sa nature aux senti*
ments, même les plus élevés, aux passions, même
les plus nobles, la science n’est pas tenue de se
renfermer avec une impitoyable étroitesse dans le
domaine des faits qu’elle observe. Il ressort de ces
faits, au point de vue des lois qui gouvernent le
développement de l’humanité en général ou des
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92
LA CHANSON DE ROLAND
nations en particulier, des conséquences qu’elle a
non seulement le droit, mais le devoir de mettre en
lumière. Si on le lui interdit, on la réduit à n’être
que l’érudition, chercheuse aveugle et avare qui ne
jouit pas de ses richesses et n’accumule que pour
ses héritiers. Le fait que ces conséquences et ces
déductions peuvent être utiles et applicables, loin
d’empêcher de les exposer, ne peut qu’engager à
les produire en public. C’est une coïncidence que
le savant ne recherche pas, mais dont il n’a pas à
rougir, et à laquelle il serait excessif de sa part de
vouloir se soustraire. Et pourtant, croyez-le, mes-
sieurs, il y a au cœur de tout homme qui aime
véritablement l’étude une secrète répugnance à
donner à ses travaux une application immédiate :
l’utilité de la science lui paraît surtout résider dans
l’élévation et le détachement qu’elle impose à
l’esprit qui s’y livre; il a toujours comme une ter-
reur secrète, en indiquant au public les résultats
pratiques qu’on peut tirer de ses recherches, de
leur enlever quelque chose de ce que j’appellerai
leur pureté. Il craint d’être obligé, pour rendre ces
résultats clairs et utilisables, à des concessions, à
des transactions avec la vérité, à des oblitérations de
certaines nuances difficiles à saisir; il laisse volon-
tiers cette tâche aux vulgarisateurs habiles qui ont
le goût et le talent de répandre l’instruction plus
que le besoin de la vérité rigoureuse. Ces scrupules
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ET LA NATIONALITÉ FRANÇAISE 93
peuvent facilement être portés trop loin, et, pour
ma part, je m’efforcerai de ne les avoir que dans
une juste mesure. Le thème que je dois traiter se
trouve, sans que j’aie à lui faire en aucune façon
violence, offrir à l’époque actuelle des sujets de
méditation profonde et, je le crois, de grands ensei-
gnements. Je ne repousserai pas cette occasion de
montrer quels liens étroits rattachent à nous, quelle
solidarité réelle fait encore toute vivante cette an-
cienne poésie française que nous avons si complè-
tement oubliée et que nous croyons si bien morte.
Une question redoutable, qu’un petit nombre d’es-
prits, accoutumés à ne pas limiter leurs réflexions,
s’étaient seuls, et dans le silence, posée jusqu’à pré-
sent, est venue brusquement, avec une réalité poi-
gnante, se dresser il y a trois mois devant nous tous.
L’unité française, cette unité qui semblait si solide,
si inébranlable, si éternelle, cette unité que nous
nous plaisions à opposer à la division intérieure
de plusieurs de nos voisins, a paru subitement
menacée. Sous le coup de nos désastres, il a semblé
un instant que la conscience nationale était troublée,
et la France s’est demandé pendant un moment
d’affreuse angoisse si elle existait encore. Cette crise
n’a pas duré : la nation s’est vite recueillie, et pré-
sentement toutes les parties du pays affirment leur
solidarité en concentrant vers la défense tous les
efforts énergiques de chacun. Mais nous ne devons
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LA CHANSON DE ROLAND
pas négliger le terrible avertissement qui nous a été
donné, et si pour l’heure présente nous n’avons pas
d’autre devoir et d’autre but que la délivrance du
sol envahi, il est bon de nous préparer tout de
suite, et sérieusement, à ce que nous aurons à faire
au lendemain de ce jour tant souhaité. L’histoire
de la littérature d’un peuple, j’ai eu occasion de
vous le dire souvent déjà, est l’histoire de sa vie
morale, et particulièrement de sa conscience natio-
nale : c’est à ce point de vue que je veux examiner
aujourd’hui ce que nous pouvons recueillir encore
de substantiel et de vital dans l’étude de notre
poésie la plus ancienne.
Ce qui fait une nation, ce qui donne véritable-
ment une patrie, ce n’est pas seulement, messieurs,
la coexistence purement matérielle, créée par la
force et maintenue par l’habitude, d’un certain
nombre d’hommes dans une même association poli-
tique. La communauté des intérêts n’y suffît pas
davantage : elle est, d’ailleurs, trop sujette à se dis^
soudre, et, se fondant sur l’égoïsme, elle ne saurait
rien créer qui lui survive d’un instant. Ce sont des
faits d’un tout autre ordre, bien plus délicat et plus
élevé, qui nouent entre les hommes ces relations
étroites et sacrées, image agrandie des liens de la
famille. Une société dont les membres ne sont main-
tenus ensemble que par la force, l’habitude ou
l’intérêt, peut subsister très longtemps et présenter
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ET LA NATIONALITÉ FRANÇAISE 95
même les apparences les plus prospères; mais elle
ne résistera pas à un choc violent qui supprimera
la force centrale, déroutera soudainement les habi-
tudes et affolera les intérêts. Une société ainsi con-
struite est un pur mécanisme, qui peut être ingé-
nieux et puissant, mais qui n’offrira plus qu’un
amas de pièces inertes et bientôt séparées si le
ressort qui fait tout mouvoir est détruit. Au con-
traire, une grande vie nationale est essentiellement
organique : c’est-à-dire qu’il existe entre les divers
membres qui la composent des rapports harmoni-
ques, fondés sur la nature, la constitution intime et
la fonction de chacun d’eux. Une telle société peut
être gravement atteinte, mais, à moins que la vio-
lence qui lui est faite ne soit très forte et surtout
très prolongée, elle se reformera toujours : chacun
de ses membres conservera, en même temps que sa
vie propre, le besoin et l’instinct d’une vie com-
mune avec les autres : tant que cette vie ne sera
pas éteinte dans chacun d’eux, la résurrection sera
possible. Permettez-moi de faire comprendre ma
pensée par quelques exemples. Les empires orien-
taux, et plus tard l’empire romain, celui de Char-
lemagne, celui de Napoléon, étaient des formations
qui, à différents degrés, méritent l’épithète d’artifi-
cielles, de mécaniques; ils se sont maintenus plus
Ou moins longtemps par la force, l’habitude ou l’in-
térêt, mais, une fois brisés, ils se sont dissous sans
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96
LA CHANSON DE ROLAND
retour possible, parce qu’il n’y avait pas en eux de
principe vital qui pût survivre à leur destruction.
Au contraire, nous avons vu des nations, comme
l’Allemagne, comme l’Italie, après des désastres qui
paraissaient irréparables, se reconstituer par leur
propre force et reprendre une vie plus puissante :
conquises, démembrées, morcelées de toutes façons,
soumises aux traitements les plus désorganisateurs,
elles ont continué à vivre d’une vie latente, qui
s’est révélée victorieusement dès que l’occasion est
venue. Depuis un siècle, nous assistons avec tris-
tesse à une lutte où peut-être l’issue sera différente,
où la nation, quelque réelle que soit sa vie orga-
nique, est, on peut le craindre, condamnée à suc-
comber; mais les conditions qui se sont réunies
pour écraser la malheureuse Pologne sont bien
exceptionnelles, et, quelque terribles et persistantes
qu’elles aient été, elles n’ont pas réussi encore à
détruire chez le peuple polonais la conscience de sa
nationalité et l'espoir de sa renaissance.
Quelle est donc, analysée avec impartialité, cette
force mystérieuse qui se refuse à vivifier les créa-
tions les plus puissantes, les combinaisons les plus
ingénieuses, et qui maintient obstinément unis les
groupes que tout concourt à détruire ? Identique
dans ses manifestations, la conscience nationale
peut avoir des sources diverses et se développer de
plusieurs manières. Tantôt elle repose sur la race,
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ET LA NATIONALITÉ FRANÇAISE 9?
tantôt sur la culture, tantôt sur la religion, souvent
sur une communauté de vie assez longtemps pro-
longée pour devenir une seconde nature. Cette der-
nière origine est même, au fond, celle à laquelle
l’analyse réduit toutes les autres. Dans l’histoire
des peuples comme dans celle des êtres vivants, au
point de vue de la philosophie physiologique, c’est
l’habitude suffisamment prolongée et emmagasinée,
pour ainsi dire, par l’hérédité, qui finit par déter-
miner et développer les fonctions, les organes
mêmes, les espèces et les groupes. Je ne contredis
pas en ce moment ce que j’ai dit plus haut sur l’im-
puissance de l’habitude à fonder un peuple au vrai
sens du mot : pour qu’elle y soit apte, il faut qu’elle
se transforme, qu’elle passe de la simple habitude
extérieure à l’instinct intime, qu’elle devienne,
pour tout autre œil que celui de la critique scien-
tifique, quelque chose de profondément différent et
d’un autre ordre.
Quelle que soit la source directe de la vie na-
tionale, elle se manifeste, ai-je dit, d’une façon
identique : elle se manifeste par l’amour. C’est ici
que l’organisme d’une nation diffère profondément
du mécanisme d’un empire. La nation n’existe
réellement que quand elle aime et qu’elle est aimée.
Oui, c’est l’amour que vous trouverez au fond de
toute nationalité réelle. Ceux-là seuls sont frère9
et membres d’un même corps qui aiment quelque
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LA CHANSON DE ROLAND
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chose en commun. Et notez-le bien, ils peuvent
aimer des choses bien différentes, et il n’est aucu-
nement nécessaire que leur amour soit parfai-
tement raisonnable et justifié. Les Russes aiment
leur tsar comme les Anglais aiment leur liberté ; il
suffit : tant que ces sentiments resteront vivants
chez l’un et l’autre de ces peuples, ils seront unis
par un lien réellement national. Le lien national est
donc un amour commun, qui plane pour chaque
citoyen au-dessus de tous ses désirs et intérêts par-
ticuliers, et dans lequel il est sûr d’avance de se
rencontrer avec n’importe quel autre citoyen. Il
faut que la nation aime; il faut aussi qu’elle soit
aimée : il faut que les citoyens sentent vivement
que leur nation seule leur donne la satisfaction de
leurs besoins sympathiques, et jouissent, avec une
reconnaissance toujours nouvelle, de leur commu-
nauté avec elle. Voilà la véritable vie nationale,
qui offre assurément une des plus belles formes de
la vie humaine, et qui ne prend pleinement con-
science d’elle-même que par la comparaison et
l’opposition avec d’autres organismes d’une part,
et d’autre part par l’expression que lui donne la
littérature.
L’opposition des nations les unes aux autres, qui
complète la conscience intime de chacune d’elles,
a malheureusement trop souvent pour conséquence
la jalousie, la haine, l’étroitesse d’esprit. Réduite
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ET LA NATIONALITÉ FRANÇAISE 99
à ses justes limites, elle ne doit donner aux peu-
pies divers que la jouissance de leur variété dans
une unité plus haute : cette unité plus haute se
compose de ce que chaque peuple a de meilleur;
elle forme ce qu’on appelle la civilisation, et plus
particulièrement la civilisation européenne, patrie
agrandie où nous ne désespérons pas, même dans
les cruels moments que nous traversons, de voir se
donner la main toutes les nations qui y participent.
Mais l’opposition des nations les unes aux autres
est nécessaire pour qu’elles apprennent, non seule-
ment à apprécier les autres, mais à se comprendre
elles-mêmes. Elles y puisent un attachement plus
vif à ce qui fait leur vie propre; elles peuvent, si
elles savent en profiter, y perfectionner leurs qua-
lités et y corriger leurs défauts.
La littérature est l’expression de la vie nationale :
là où il n’y a pas de littérature nationale, il n’y a
qu’une vie nationale imparfaite. Ce sentiment
commun, cet idéal, cet amour dans lequel tous les
citoyens d’une nation fraternisent, est, de sa nature,
vague et indéterminé : ce n’est que par la littéra-
ture qu’il s’exprime, se précise et se fait recon-
naître de tous avec enchantement. Il ne suffit pas
d’avoir de grands écrivains pour avoir une littéra-
ture nationale : il faut que, dans ces écrivains, se
soit exprimée avec puissance l’âme même de la
nation. Il y a dans les auteurs, surtout dans les
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100
LA CHANSON DE ROLAND
poètes véritablement nationaux, tel vers, telle tour-
nure, telle manière de comprendre un sentiment,
telle conception du monde et de la vie exprimée
d’un mot qui, dans l’âme de tous les concitoyens
de l’écrivain, fait vibrer une corde secrète, unisone,
intime, muette chez les étrangers qui le lisent. Une
littérature nationale est l’élément le plus indestruc-
tible de la vie d’un peuple : elle place cette vie
au-dessus des hasards de l’histoire, des accidents
matériels; elle la prolonge pendant des siècles
après que tout le reste, et le sol même de la patrie,
lui a été enlevé. La Bible n’est-elle pas, depuis deux
mille ans, la seule vraie patrie des Juifs? et la natio-
nalité grecque existerait-elle sans Homère? C’est
quand un peuple a pu éprouver, par la littérature ,
son union de cœur et d’âme, son identité de senti-
ments et d’aspirations, qu’il est véritablement assuré
de vivre. On a vu de nos jours des littératures
créer des nations, c’est-à-dire que la conscience
nationale, presque complètement éteinte, ne vivant
plus que dans un petit cercle d’élite, a retrouvé,
sous l’influence des efforts incessants de ce petit
cercle, concentrés dans la littérature, la plénitude
de sa force et de sa vie. Ces mouvements sont
d’abord quelque peu factices, et déplaisent à l’ob-
servateur impartial ; mais quand il les voit réussir
aussi rapidement que plusieurs d’entre eux l’ont
fait, il ne peut se refuser à admettre qu’ils répon-
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ET LA NATIONALITÉ FRANÇAISE 101
daient à un fait réel, et que la littérature a seule-
ment réveillé dans la nation une conscience qui
sommeillait. C’est ainsi qu’en cinquante ans nous
avons vu renaître en Bohême la nationalité tchèque
qu’on croyait éteinte, et cette nationalité allemande
elle-même, qui paraît actuellement si puissante et si
orgueilleuse, elle ne s’est réellement développée
que sous l’action assez récente de la littérature. Il
n’y a pas trois quarts de siècle que Gœthe adressait
à ceux qui, les premiers, essayèrent cette action, un
avertissement peu propre à les encourager : « Faire
de vous une nation, dit-il dans un de ses distiques,
Allemands, vous l’espérez en vain; plus librement,
en revanche, faites de vous des hommes. » La
nation s’est pourtant faite, et Gœthe lui-même, tout
cosmopolite qu’il était, a puissamment contribué à la
fonder : il a donné à l’âme allemande une expression
que nul avant lui n’avait su atteindre, et il a créé
ainsi, avec les autres grands hommes de son siècle,
entre tous ses compatriotes, ce lien intime et vivant
qui unit mieux que toutes les chaînes et résiste à
toutes les épées.
Si nous appliquons ces observations à étudier la
nation française, nous reconnaissons bien vite que
l’histoire de sa formation repose sur les principes
qui viennent d’être exposés. J’ai eu occasion de
raconter, l’année dernière, les commencements de
cette histoire. Nous avons vu la Gaule privée par
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LA CHANSON DE ROLAND
la conquête romaine de la nationalité celtique,
adoptant extérieurement la civilisation des vain-
queurs, mais ne prenant aucune part à la vie na-
tionale des Romains. Vers la fin de l’empire, ce
pays était dans le plus triste désarroi moral; seul,
à défaut de patrie terrestre, le christianisme était
venu donner aux âmes au moins un refuge commun
dans une espérance d’outre-tombe. L’invasion ger-
manique amena sur le sol de la Gaule une jeune
nationalité, dans la plénitude et la joie de sa force
nouvellement éprouvée. Nous avons dit comment
les Francs et les Gallo-Romains, rapprochés par le
christianisme, s’étaient peu à peu fondus, et com-
ment de leur union était sorti, lors du démembre-
ment de l’empire carolingien, un nouveau peuple,
animé d’un véritable esprit national, et qui fondait
sa conscience et son unité sur la fusion de la fierté
germanique et de la fraternité chrétienne. Le tra-
vail tumultueux de l’époque carolingienne prépara
l’organisation de cette nationalité française sous
une forme en rapport avec sa nature : ce fut la
féodalité, c’est-à-dire l’enchaînement hiérarchique
des droits et des devoirs, depuis le sommet jusqu’à
la base de la nation. Une fois cette grande œuvre à
peu près terminée, vers le milieu du xi e siècle, il y
eut dans le développement de la France, alors
définitivement constituée, un point d’arrêt et d’épa-
nouissement. C’est à cette époque qu’appartient la
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ET LA NATIONALITÉ FRANÇAISE 103
grande poésie épique dont la Chanson de Roland
est le spécimen le plus complet : en l’étudiant, nous
comprendrons, mieux que par l’histoire des faits, la
signification morale et intime de cette époque.
Nous reconnaîtrons que notre vie nationale était
dominée, dès lors, par les deux grandes idées qui
l’ont depuis animée et qui lui ont donné tant de
richesse et de puissance à différents moments de
notre histoire : la tendance à l’unité et la tendance
à l’expansion. En analysant la poésie de l’époque
carolingienne, nous y avons constaté le conflit per*
pétuel entre l’idée unitaire et l’idée individualiste,
exprimé sous une forme concrète par la lutte entre
la royauté et la féodalité*; nous avons reconnu
que cette lutte n’était, ni de part ni d’autre, une
guerre d’extermination, et que ces deux forces
opposées cherchaient à se limiter, à se balancer,
non à se détruire. A l’époque où fut composée la
Chanson de Roland , c’est-à-dire dans la seconde
moitié du xi« siècle, la conciliation rêvée s’est
opérée : grâce à l’expulsion de la dynastie carolin-
gienne, la royauté représente désormais sans con-
testation l’unité française, et la constitution féodale
permet aux instincts d’indépendance provinciale de
s’affirmer sans compromettre la cohésion nationale.
Mais dès lors la tendance unitaire devient prépon-
dérante dans la nation; elle se donne pour idéal la
collaboration perpétuelle et volontaire de toutes les
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104
LA CHANSON DE ROLAND
forces du pays vers un but commun, sous la direc-
tion de la royauté, et ce but, elle le place en dehors
de la nation même, dans son action sur les peuples
voisins. Fidèle à sa double origine, la France s’en-
visage comme chargée d’une mission chrétienne et
belliqueuse; combattre sous son roi pour défendre
et propager la religion, telle est la plus belle fonc-
tion qu’elle assigne à son activité. Cette disposition
des esprits a produit dans l’histoire les Croisades,
œuvre française par excellence ; dans la poésie, elle
a donné naissance à l’épopée carolingienne. Cette
épopée, il est vrai, avait sa source dans une époque
bien antérieure ; elle se rattache, par les faits qu’elle
célèbre et en partie par l’idée qui l’inspire, à la
personne et au règne de Charlemagne, mais elle
transforme ces souvenirs et donne à ce qu’elle en
conserve, une signification nouvelle. La France,
dans le sens où nous prenons ce mot, n’existait pas
encore complètement sous Charlemagne; lui-même,
bien qu’il ait presque réalisé le rêve de la Gaule
mérovingienne, n’est pas à vrai dire un roi français;
c’est par une sorte de substitution que la France
romane , née en grande partie d’une réaction
contre son œuvre, s’est attribué l’héritage de sa
gloire et a pris à son compte l’idéal qu’il avait
conçu. Cet idéal était profondément sympathique
au caractère français, dès lors développé, et qui
regardait déjà comme sa véritable tâche d’exercer
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ET LA NATIONALITÉ FRANÇAISE 105
sur le reste de l’Europe une hégémonie morale, en
vue d’une grande œuvre commune. C'est pour cela
que les traditions poétiques sur le grand empereur,
de bonne heure effacées en Allemagne, conservèrent
chez nous leur vitalité et se transformèrent facile-
ment, au xi 0 siècle, en poésie toute nationale. C’est
par un contre-sens qu’on a fait dire à Shakespeare
que la France est le soldat de Dieu ; mais de tous
les éloges que notre nation a entendus, aucun n’a
retenti aussi profondément dans son cœur : car il
résume ce qu’elle a toujours rêvé d’être, ce qu’elle
a parfois été, et, disons-le franchement aussi, ce
qu’elle s’est imaginé trop facilement qu’elle était.
Répandre sur le monde la vérité et le bonheur, telle
a été à plusieurs reprises la noble ambition de la
France; mais c’est presque toujours par les armes
qu’elle s’est crue appelée à le faire, et trop souvent,
non contente de justifier le moyen par la fin, elle a
supposé que la fin était juste pour avoir le droit
d'employer le moyen.
La vérité que la France du moyen âge a voulu
répandre, c’est la religion chrétienne. Vous vous
rappelez que, dès leur conversion, les Francs se pro-
clamèrent le peuple aimé du Christ, choisi par lui
pour défendre son église et relever ses autels. C’est
la même idée que la Chanson de Roland exprime
six siècles plus tard. Les ennemis ont changé, il est
vrai : ce ne sont plus des idolâtres qu’il s’agit de
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106
LA CHANSON DE ROLAND
vaincre pour les convertir, ce sont des mahomé-
tans; mais les chrétiens français se préoccupent
peu de ces distinctions : pour notre poésie, ce sont
toujours des païens. Ges païens possèdent l’Espagne :
le devoir de la France est de la leur enlever, parce
qu’ils ont une religion fausse ; il n’en faut pas plus
au poète pour s’écrier avec une pleine conviction :
Païen ont tort et li Franceis ont dreit.
Charlemagne n’hésite pas un instant, quand il
a pris Saragosse, à procéder, de la façon la plus
simple, à une conversion en masse des habitants,
qu’on aurait peine à trouver conforme à la liberté
de conscience :
En la citet n’i est remés païens
Ne seit ocis, ou devient crestiens.
Ne reconnaissez-vous pas, dans ces procédés naï-
vement atroces, quelques-unes des erreurs qui ne
sont pas encore tout à fait éteintes dans notre pays?
N’avons-nous pas retrouvé, à d’autres époques de
notre histoire, ce besoin de rendre les peuples heu-
reux malgré eux, à notre façon? et ne peut-on pas
comparer les guerriers du xi® siècle, qui propagent
si énergiquement le christianisme, à certains fau-
teurs de république universelle qui ont fait jadis de
« vrais républicains » à peu près comme le Charle-
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ET LA NATIONALITÉ FRANÇAISE 107
magne du vieux poème faisait de « vrais chrétiens »?
Ne confondons pas toutefois ces deux ordres de
faits dans un même blâme : au xi e siècle on ne
connaissait guère que la force brutale, personne ne
concevait le moindre doute sur la légitimité de
semblables actes. Aujourd’hui, tout en conservant
ce noble besoin d’expansion qui a fait et fera dans
le monde la grandeur de notre pays, comprenons,
instruits par l’expérience et la philosophie, que la
liberté est le premier de tous les droits, et que
l’oppression, sans être moins criminelle, devient
plus odieuse encore quand elle se donne la frater-
nité pour masque et est censée faire le bonheur de
ceux qu’elle écrase.
A côté de cette grande idée de la mission univer-
selle de la France, celle de la profonde unité natio-
nale inspire la Chanson de Roland. C’est ce dont
nous devons surtout nous souvenir, ce dont nous
avons droit d’être fiers devant le monde. Oui, mes-
sieurs, il y a huit siècles, alors qu’aucune des na-
tions de l’Europe n’avait encore pris véritablement
conscience d’elle-même, quand plusieurs d’entre
elles, comme l’Angleterre, attendaient encore pour
leur formation des éléments essentiels, la patrie
française était fondée : le sentiment national exis-
tait dans ce qu’il a de plus intime, de plus noble et
de plus tendre. C’est dans la Chanson de Roland
qu’apparaît cette divine expression de « douce
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108 LA CHANSON DE ROLAND
France », dans laquelle s’est exprimé avec tant de
grâce et de profondeur l’amour que cette terre
aimable entre toutes inspirait déjà à ses enfants.
Douce France! Les Allemands nous ont envié ce
mot, et ont vainement cherché à en retrouver le
pendant dans leur poésie nationale. Il exprime une
des formes toutes particulières que le patriotisme a
revêtues chez nous, l’amour de notre sol, de notre
nature tempérée, le souvenir toujours cher, et si
amer pour l’exilé, des horizons, des terrains, des
bois et des montagnes que nos yeux ont aimés dès
l’enfance. Les Grecs avaient déjà trouvé cette ca-
resse pour la mère patrie :
«
otfroi ïytùys
yjç Yûutqç ôuvafxou yXvxspG&Tepov aXko iô!a0at
(Odyssée, IX, 27)
et c’est eux que Virgile imitait, en disant de son
guerrier argien qui meurt :
Stemitur, et dulces moriens reminiscitur Argos.
Quand Roland se sentit mourir, dit notre poète,
a remembrer se prist
De dolce France
Une autre forme du sentiment national chez
nous, un autre trait caractéristique de cet amour
qui seul fait les peuples, c’est le souci exalté de
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ET LA NATIONALITÉ FRANÇAISE 109
l’honneur du pays. On sait le sujet de la Chanson
de Roland : ce n’est pas une victoire qu’elle célèbre,
ou du moins la victoire n’est que la revanche d’un
éclatant désastre. Roland et vingt mille Français,
toute l’arrière-garde de l’armée de Charlemagne,
sont attaqués dans des dédiés par des ennemis
vingt fois supérieurs en nombre. Au moment où ils
s’aperçoivent du piège où les a attirés la trahison,
il serait temps encore de prévenir l’empereur, de
faire venir du secours. Le sage Olivier le conseille;
Roland s’y refuse, par fierté personnelle d’abord et
par orgueil de famille, mais aussi par honneur
national :
Ne placet Deu ne ses saintismes angles
Que ja par mei perdet sa valor France!
Cette valeur de la France, que Roland compromet
en voulant la défendre témérairement, les ennemis
s’y attaquent de leur côté :
Encui perdrat France tote s’onor,
dit un chef sarrazin en brandissant sa lance devant
Olivier. — Non, s’écrie celui-ci quand il a jeté mort
l’insolent :
Oi ne perdrat dolce France son los!
La solidarité de l’honneur, qui ailleurs n’existait
guère que dans des tribus restreintes, s’était donc,
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110 LA CHANSON DE ROLAND
des le xi® siècle, étendue en France à la nation tout
entière. Ce sentiment y avait même parfois, comme
on le voit chez Roland, une exagération dangereuse,
mais que les guerriers n’hésitaient pas à soutenir
par leur mort.
L’amour du sol, l’honneur national, voilà deux
des sentiments qui concourent à la formation de la
nationalité française d’alors; joignons-y ce qui fait
le plus fort ciment des sociétés humaines, l’amour
des institutions nationales. L’empereur incarne pour
ainsi dire aux yeux de tous ses guerriers la France
elle-même ; ils parlent de conserver son honneur et
de servir ses desseins avec autant d’enthousiasme
qu’ils parlent de protéger et d’honorer la patrie ;
Charlemagne, de son côté, s’identifie avec la nation
qu’il guide, et c’est dans son cœur que la France
pleure le plus amèrement les héros morts à Ronce-
vaux. Trois fois il se pâme de douleur sur leurs
corps sanglants, il les venge de leurs meurtriers, et
ensuite, quand la France est de nouveau menacée,
il n’hésite pas, dans la grande bataille qui termine
le poème, à combattre lui-même le chef de l’armée
ennemie, qu’il tue de sa main. Autour de lui ses
pairs font entendre une voix toujours écoutée ; au
delà de ce conseil auguste, la foule des Français
s’incline devant son chef avec 'fierté et respect.
Tous saluent en lui, non pas le maître imposé par
la crainte, mais le symbole vivant de la nation, le
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ET LA NATIONALITÉ FRANÇAISE 444
grand roi qui les dirige avec sagesse et puissance,
celui que la France « avoue », pour employer une
des belles expressions de cette vieille langue.
Tous ces traits, messieurs, concourent à donner
à la Chanson de Roland son caractère grandiose, à
en faire un monument incomparable, non seulement
de notre poésie, mais de notre nationalité. Ce n’est
pas une formation factice, sujette à s’écrouler par
surprise, qu’une nation qui, il y a huit siècles, avait
assis sur de telles bases son existence morale, pris
d’elle-même une conscience si profonde et une idée
si haute, et produit, avant toutes les autres, des
aspirations aussi élevées. Au-dessous des construc-
tions toutes mécaniques de notre centralisation,
l’unité française a une raison d’être durable, qui se
manifeste avec énergie dans notre poésie héroïque,
et qui est fondée sur ce qu’il y a dans l’humanité
de plus profond et de plus noble, l’amour, l’hon-
neur et le dévouement.
Si, par impossible, la nation française perdait ses
titres, elle les retrouverait dans la littérature du
moyen âge. D’où vient donc que cette littérature est
maintenant si étrangère à la nation, et que si peu
de personnes s’avisent de la solidarité indissoluble
qui nous rattache moralement à nos pères des
temps féodaux? Bien des causes ont contribué à
amener ce résultat, que je n’hésite pas, pour ma
part, à regarder comme des plus fâcheux. Le moyen
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142 LA CHANSON DE ROLAND
âge n’arriva pas à rendre suffisamment viable la
civilisation qu’il avait construite en mêlant le ger-
manisme avec le christianisme : tout ce qu'il avait
cherché, voulu, rêvé, fut effacé de la mémoire des
peuples quand la Renaissance leur présenta l’idéal
resplendissant du monde antique. Cette révolution
ne fut nulle part plus radicale que dans notre pays;
le moyen âge y avait trouvé sa forme la plus carac-
téristique, et il y subit la réaction la plus violente.
En Allemagne, la séparation fut moins profonde;
la Réforme, tout en éloignant par certains côtés les
esprits du moyen âge, les retint cependant dans le
christianisme, et perpétua ainsi une part de la tra-
dition, tandis que chez nous la .vie vraiment active
et intellectuelle s’appuya de plus en plus exclusive-
ment, d’abord sur l’antiquité, ensuite sur la raison
moderne.
En Italie, le moyen âge n’avait jamais rompu
aussi complètement qu’en France avec les traditions
classiques : la Renaissance n’y fut pas une révolu-
tion subite, mais un mouvement continu. En France,
un abîme se forma entre l’époque qu’on appela
barbare et les temps modernes; on constata bien la
continuité de la vie nationale, attestée d’ailleurs
par la perpétuité de la race régnante, mais on ne
chercha pas à discerner ce qu’il y avait de réel dans
cette continuité apparente de l’histoire de France.
La monarchie de Louis XIV, la philosophie du
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ET LA NATIONALITÉ FRANÇAISE 1 f 3
xviii® siècle, la Révolution ne firent qu’éloigner de
nous le souvenir de ces anciens âges, et ce n’est que
de nos jours qu’un groupe encore bien restreint a
apporté dans ces études, outre la curiosité scienti-
fique, le sentiment de leur valeur nationale. Il y a
longtemps que les Allemands envisagent autrement
les choses : ils ont appuyé en partie la régénération
de leur nationalité sur leur ancienne poésie. Jacob
Grimm n’est pas seulement le plus grand philo-
logue de l’Allemagne dans ce domaine : il sera
toujours cité comme un des véritables fondateurs
de la nationalité allemande moderne. Il s’efforça
de réveiller la conscience nationale assoupie par le
sentiment, à la fois scientifique et passionné, de la
solidarité du présent de l’Allemagne avec son passé.
Ses grandes œuvres, la Grammaire allemande , la
Mythologie allemande, les Antiquités du droit alle-
mand , Y Histoire de la langue allemande , le Diction-
naire allemand , et jusqu’à son recueil des Contes
d'enfants de T Allemagne, sont toutes issues de cette
pensée. Nous n’avons pas eu de Jacob Grimm : il
ne s’est pas trouvé chez nous un homme qui joignît
à ce degré le génie scientifique à l’amour intense,
profond, enfantin de la patrie; et, disons-le, si un
Jacob Grimm n’était guère possible en France, il
n’y était pas non plus nécessaire. Notre nationalité,
fondée il y a près de mille ans, n’a jamais passé
par les épreuves terribles qui ont ébranlé la natio-
8
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H4
LA CHANSON DE ROLAND
nalité allemande, si différente à tous égards de la
nôtre. Elle n’a été menacée sérieusement qu’une
fois, au xv e siècle, et ce jour-là la conscience natio-
nale, qui s’exprime si énergiquement dans la Chan-
son de Roland , s’est incarnée plus naïvement encore
dans Jeanne d’Arc. Depuis lors, la question de
l’unité française n’a jamais été posée : on comptait
sur sa solidité, depuis la Révolution surtout, comme
on compte sur la stabilité de la terre, sans y songer
jamais, sans en rechercher les appuis. Cependant
quelques esprits, frappés de certains faits en appa-
rence sans portée, se demandaient avec inquiétude,
dans ces derniers temps, si cette sécurité était bien
entièrement justifiée. Ils cherchaient, au-dessous de
l’unité matérielle si complète, — trop complète,
hélas! — l’unité d’idées et de sentiments; ils se de-
mandaient quel était l’idéal commun de la nation,
quel rapport harmonique existait entre ses parties,
quelle liberté de fonctionnement avaient ses divers
organes, ce qu’il y avait dans ses institutions de con-
forme à sa nature, quel amour pouvait unir tous les
cœurs, quelle note était capable de faire vibrer à
l’unisson toutes les âmes. Ils ne voyaient pas, — et cet
aveu surprendra peut-être ceux qui me font l’honneur
de m’entendre, — ils ne voyaient pas dans notre litté-
rature, toute nationale qu’elle est à plusieurs points
de vue, un centre suffisant de vitalité; ils trouvaient
que la période dite classique de cette littérature
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ET LA NATIONALITÉ FRANÇAISE 113
était définitivement morte, et que dans la période
nouvelle les œuvres véritablement nationales fai-
saient presque complètement défaut. Dans le do-
maine des idées et des croyances, ils remarquaient
des séparations tellement fortes que toute unité de
sentiment devenait bien difficile entre ceux qui pro-
fessaient Tune ou l’autre des opinions confusément
agitées. Ils signalaient avec douleur l’absence pres-
que totale, à l’âge où l’esprit se forme, d’un ensei-
gnement supérieur commun qui donnât à l’accord
des âmes une autre base que l’éducation si super-
ficielle de l’enfance. Ils en arrivaient, dans leurs
moments les plus sombres, à se demander si, par
derrière l’unité gouvernementale et administrative,
il y avait encore, bien vivante, une unité nationale,
si ce mécanisme admirablement conçu, qui fonc-
tionnait si bien au profit de n’importe qui, n’avait
pas fini par se substituer peu à peu à l’organisme
primitif. Les épouvantables événements de cette
année nous ont fourni à la fois de quoi justifier
nos craintes et de quoi nous rassurer pour l’avenir.
Oui, sans doute, si les choses avaient longtemps
marché comme elles marchent depuis soixante-dix
ans, la France aurait pu finir, à son tour, par de-
venir « une expression géographique » ; il n’y aurait
plus eu de nation française, il n’y aurait plus eu,
bientôt, qu’une « administration française ». En
faisant trembler sous nos pas ce sol que l’on croyait
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ne
LA CHANSON DE ROLAND
inébranlable, la catastrophe de 1870 nous a montré
le danger et nous permet d’affirmer que nous y
échapperons. Deux choses nous sont restées, que
rien, nous l’espérons, ne pourra nous enlever, deux
des trois éléments de l’idée nationale dans la Chan-
son de Roland : l’amour du sol, de la douce France,
et le sentiment de l’honneur national dont nous
sommes tous solidaires; ce dernier sentiment est
bien vivace, puisqu’il nous fait supporter depuis si
longtemps, avec un courage qui n’est pas près de
fléchir, une situation qui aurait abattu toute autre
nation en quelques jours. Ce qui nous manque,
mais ce qu’il est en notre pouvoir de nous donner,
c’est l’amour de notre vie nationale, l’attachement
à nos institutions, le sentiment profond de notre so-
lidarité. Il faut aimer notre vie nationale dans
toutes ses variétés locales, dans toutes ses phases
historiques, décentraliser notre passé aussi bien que
notre présent; il faut nous donner des institutions
larges, flexibles, pouvant se plier aux aptitudes et
aux besoins différents des hommes qui composent
la nation, en leur inspirant à tous également, bien
que d’une façon diverse, la satisfaction de leur sort
et la reconnaissance pour le pays qui le leur assure.
Il faut qu’une éducation mieux comprise redonne
aux âmes cette unité que le moyen âge leur assurait
dans l’Église, et qui ne peut aujourd’hui se recon-
stituer que dans la science. Eh bien! messieurs.
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ET LA NATIONALITÉ FRANÇAISE 117
pour atteindre ce but magnifique, il n’est pas inu-
tile, croyez-le bien, de remonter par la pensée à
cette époque où la nation française a vraiment jeté
dans le sol les racines vivaces par lesquelles elle s’y
tient encore attachée. C’est grâce à ces fortes ra-
cines que le chêne a pu si majestueusement grandir
et répandre autour de lui son ombrage; aujourd’hui
que la tempête le secoue, rassurons-nous, s’il en
est besoin, en voyant jusqu’à quelle profondeur et
depuis combien de siècles il plonge dans la terre
nourricière. Certes nous avons eu, depuis la Renais-
sance, une littérature plus belle, plus variée, plus
riche pour le cœur et pour l’esprit que la poésie
rude et simple du Roland ; et quand nous revenons
écouter ce langage naïf, en sortant des harmonies
savantes de nos grandes œuvres littéraires, il nous
semble entendre le bégaiement de l’enfance. Mais
surmontons cette première impression, prêtons une
oreille attentive et sympathique, et nous recon-
naîtrons que cet enfant robuste et sain, plein de
vigueur, de bonté et de courage, que cet enfant qui
est déjà le grand peuple français parle aussi la
grande langue française; elle aura plus tard des
accents plus souples, plus nuancés, plus délicats;
elle n’en aura jamais de plus pleins et de plus justes,
ni qui se fassent entendre de plus loin. Car dès lors,
comme plus d’une fois depuis lors, la littérature de
la France était la reine et l’initiatrice des littéra-
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118 CHANSON DE ROLAND ET LA NATIONALITÉ FRANÇAISE
tures voisines ; aucune œuvre de notre époque clas-
sique n’a été traduite en plus de langues, n’a exercé
autour de nous une influence plus étendue et plus
durable que notre vieille Chanson de Roland . Ouf,
dans ces simples vers, dont j’espère vous faire com-
prendre la cadence libre et assurée, vibrait déjà la
voix de la France, non pas cette voix moqueuse et
légère qu’elle a employée de tout temps, avec trop
de succès peut-être, pour railler tout, à commencer
par elle-même, mais cette voix mâle et héroïque
qui a tant de fois retenti dans les batailles des corps
et dans celles des âmes. Laissons-la, dans ces heures
où l’abattement menace trop souvent de nous en-
vahir, laissons-la résonner dans nos cœurs, cette
grande voix de la patrie. Faisons-nous reconnaître
pour les fils de ceux qui sont morts à Roncevaux et
de ceux qui les ont vengés; succédons-leur dans
leur belle concorde, dans leur invincible union,
dans leur fidélité nationale ; aimons comme eux la
douce France, la grande terre, comme ils l’appellent
encore, ou France la libre, pour prendre le troisième
nom, et le plus beau peut-être, qu’ils lui donnent;
sentons-nous comme eux responsables solidairement
de son honneur, et souhaitons par-dessus toutes
choses, comme Roland, qu’on ne puisse jamais dire
de nous que, par notre faute, la France a perdu de
sa valeur 1
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LA
CHANSON DU PÈLERINAGE
DE CHARLEMAGNE 1
Messieurs,
Parmi les chansons de geste (c’est-à-dire les
poèmes épiques) que nous a laissées le moyen âge,
la plus courte et la plus singulière est celle qui
raconte le pèlerinage de Charlemagne en Orient.
Un seul manuscrit, écrit en Angleterre au xm e siècle
par un copiste qui savait à peine le français et qui
a cruellement maltraité son texte, nous l’a con-
servée; mais elle a eu, comme beaucoup d’autres
productions de notre vieille épopée, un grand succès
à l’étranger, et nous en possédons deux traductions
anciennes, faites toutes deux au xin® siècle, l’une en
Norvège, l’autre dans le pays de Galles. En France,
1. Lu dans la séance publique annuelle de PAcadémie des
inscriptions et belles-lettres du 7 décembre 1877.
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120
LA CHANSON
elle a été renouvelée à la même époque, comme il
arriva à toutes les vieilles chansons qu’on ne vou-
lait pas laisser perdre, et elle a formé le début d’un
long poème aujourd’hui perdu, au moins sous sa
première forme, car on en fit, au xiv e siècle, deux
versions en prose qui nous sont arrivées en manu-
scrit ; l’une d’elles a même été imprimée à la fin du
xv® siècle, sous le titre de Galien le restoré , et
aujourd’hui encore les presses populaires en tirent
à des milliers d’exemplaires un texte devenu inin-
telligible à force de fautes d’impression.
Yoici le sujet de cette curieuse composition, dont
je veux essayer de déterminer la caractère, la date
et la patrie.
Un jour, Charlemagne est à l’abbaye de Saint-
Denis; il a mis sa couronne sur sa tête, son épée à
son côté; il se promène devant ses barons. « Dame,
s’écrie-t-il en s’arrêtant devant la reine qui le
regarde, croyez- vous qu’il y ait un homme sous le
ciel qui sache mieux porter couronne et glaive? »
La reine répond imprudemment : « Il ne faut pas
se vanter trop, empereur. Je connais un roi plus im-
posant encore et plus gracieux. » A ces mots,
Charles est rempli de honte et de colère ; il oblige
sa femme à lui nommer ce rival prétendu et
jure qu’il ira le visiter avec ses bons chevaliers :
si la reine a dit vrai, c’est bien; si elle a menti,
il lui fera trancher la tête au retour. Elle a beau
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DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 121
se défendre, il lui faut nommer le roi Hugon,
empereur de Grèce et de Constantinople. — Charles
convoque tous ses barons et leur annonce qu’il
veut aller à Jérusalem adorer le saint sépulcre
et en même temps voir un roi dont on lui a parlé.
— Les douze pairs déclarent qu’ils le suivront;
quatre-vingt mille hommes se joignent à eux. Ils
prennent l’écharpe, — c’est-à-dire la besace, — et
le bourdon à l’abbaye de Saint-Denis, et se mettent
en marche. Après avoir traversé la Bourgogne, la
Lorraine, la Bavière, toute l’Italie et la Grèce, ils
arrivent à Jérusalem. Le patriarche les reçoit à
iperveille et leur donne, au départ, des reliques
admirables, entre autres la couronne d’épines, un
des saints clous, le saint suaire, la chemise de la
Vierge et le bras sur lequel le saint vieillard Siméon
porta l’enfant Jésus. — Après avoir été cueillir à
Jéricho les palmes qu’ils rapporteront en France,
les Français se remettent en marche et, traversant
la Syrie et l’Asie Mineure, arrivent à Constanti-
nople. Le roi Hugon les accueille avec un faste vrai-
ment digne de l’Orient, et les émerveille par les
splendeurs fantastiques de son palais. Après un
souper magnifique, où l’on mange de tous les mets
les plus délicieux, — des cerfs, des sangliers, des
grues, des oies sauvages et des paons roulés dans le
poivre, — où l’on boit du vin et du claré pendant que
les jongleurs font retentir la vielle et la rote , Hugon
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122
LA CHANSON
mène Charlemagne et les douze pairs dans la
chambre qui leur est destinée : douze lits sont rangés
tout autour d’un treizième, plus riche que tous les
autres. — Les Français se couchent; ils sont joyeux,
ils ont bu des vins; Charlemagne leur propose de
gabèr avant de s’endormir. Gaber , c’est se livrer à des
gasconnades où l’un cherche à dépasser l’autre. La
proposition est acceptée, et les hôtes de Hugon s’en
donnent à qui mieux mieux. Malheureusement le roi
grec, méfiant et sage , a fait cacher un espion dans
le gros pilier qui soutient la voûte de la salle ; cet
espion écoute les gabs , et il prend au sérieux toutes
les terribles choses que les Français se vantent de
faire. « Qu’on m’amène, dit Charlemagne, le meil-
leur chevalier du roi Hugon, qu’il ait deux hauberts
sur le corps, deux heaumes sur la tête, qu’il monte
sur un fort cheval ; je prendrai une épée et je lui
assènerai un tel coup sur la tête, que je fendrai les
heaumes, les hauberts, le chevalier, la selle et le
cheval, et la lame entrera en terre plus d’un pied.
— Que le roi Hugon me prête son cor, dit Roland :
je sortirai de la ville, et je soufflerai d’une telle
haleine, que toutes les portes de la cité en perdront
leurs gonds; si le roi se montre, je le ferai tourner
si fort, qu'il en perdra son manteau d’hermine et
que ses moustaches en seront brûlées. — Vous voyez,
dit Oger de Danemark, ce pilier qui soutient tout le
palais? Demain au matin, je l’étreindrai et le secoue-
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DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 123
rai si rudement, que le palais s’écroulera. Gare à
ceux qui n’en seront pas sortis à temps! — J’ai un
chapeau merveilleux, dit Aimer, fait de la peau d’un
poisson marin, et qui rend invisible : je le mettrai
sur ma tête, et demain, quand le roi sera à son dîner,
je mangerai son poisson, je boirai son vin, et je lui
heurterai la tête sur la table; il s’en prendra à ses
hommes, et l’on verra de belles querelles. » Les autres
pairs assurent aussi qu’ils feront des choses extra-
ordinaires; 1 egab d’Olivier, qui s’est épris d’un subit
amour pour la fille du roi Hugon, ne saurait être
rapporté. Quand les comtes ont fini de gaber , ils
s’endorment. L’espion court au roi et lui rapporte
en toute épouvante les effrayantes vanteries des
Français. Hugon entre en une grande fureur; au
matin, quand Charles et les pairs arrivent à l’église,
il les apostrophe avec véhémence : « Vous vous êtes
moqués de moi, leur dit-il, vous m’avez outragé et
menacé. Eh bien! si vous n’accomplissez pas vos
gabs comme vous l'avez dit, je vous trancherai la
tête. » L’empereur et les pairs sont interdits. « Sire,
dit Charlemagne, c’est l’usage des Français de gaber
avant de dormir; vous nous aviez donné hier de
forts vins à boire; si nous avons dit des folies,
nous n’en sommes guère responsables. Laissez-moi
me conseiller avec mes barons. » — Les pairs se
rassemblent autour de lui dans une chapelle, « Il
paraît, dit l’empereur, que nous avions bu hier trop
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m
LA CHANSON
de vin et de claré , et que nous avons dit des choses
qu’il aurait mieux valu ne pas dire. Prions Dieu de
nous tirer de peine. » Il fait apporter les reliques
que lui a données le patriarche; tous se mettent à
genoux et prient avec ardeur. Soudain paraît un
ange envoyé par Dieu : « Ne crain ; rien, Charles.
Vous avez eu tort, toi et tes pairs, de gaber hier
comme vous l’avez fait; n’y revenez plus. Mais
va, fais commencer quand on voudra; tous les
gabs seront accomplis. » Les Français se relèvent
joyeux et vont trouver le roi Hugon dans son
palais. « Sire, dit Charlemagne, vous vous êtes con-
duit avec nous d’une manière qu’en plus d’un pays
on taxerait de trahison. Vous nous avez fait épier
dans la chambre où vous nous hébergiez, et vous
avez entendu les gabs que nous avons faits. Nous
étions quelque peu ivres, et nous ne savons plus ce
que nous avons dit; mais allez, choisissez ceux que
vous voudrez : nous sommes prêts à les accom-
plir. » Le roi choisit d’abord, on ne peut plus
singulièrement, le gab d’Olivier, et il est stupéfait,
le lendemain, d’apprendre qu’il a été exécuté. On
passe ensuite à Guillaume d’Orange, qui s’était
vanté de prendre une boule énorme et de la lancer
contre le mur du palais de façon à en abattre plus
de quarante toises : il défuble ses peaux de bièvre
brun, prend d’une main cette boule que trente
hommes ordinaires n’auraient pu remuer; il la
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DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 123
laisse aller, et renverse, en effet, plus de quarante
toises du mur. « Par foi! s’écrie le roi Hugon, ces
gens sont des enchanteurs; mais voyons les autres.
Bernard de Brusbant s’est vanté qu’il ferait sortir de
son lit le grand fleuve qu’on entend d’ici bruire
dans la vallée, qu’il le ferait entrer dans la ville
et tout inonder, que moi-même je m’enfuirais sur
ma plus haute tour et n’en pourrais descendre
qu’à son commandement. Qu’il le fasse. » Bernard
court au fleuve, le signe, et l’eau sort aussitôt de son
lit, remplit les champs, inonde la ville; tous s’en-
fuient, Hugon monte en sa plus haute tour : il se
lamente, il promet à Charlemagne, s’il le délivre,
de lui faire hommage et de lui donner tout son
trésor. Charles prie Jésus, et l’eau sort de la cité et
rentre dans son canal. Le roi Hugon descend de sa
tour et s’incline devant Charlemagne. « Eh bien !
lui dit l’empereur, en voulez-vous encore des gabs?
— J’en ai assez, répond Hugon. Je reconnais que
Dieu vous aime; je veux être votre vassal, et mon
grand trésor est à vous; je le ferai conduire en
France. — Je n’en veux pas un denier, dit Charles;
mais j’ai une chose à vous demander. Faisons
aujourd’hui une grande fête, et portons l’un et
l’autre nos couronnes d’or. — Volontiers , dit
Hugon; nous ferons une procession solennelle. »
Charlemagne et Hugon marchent côte à côte, leurs
grandes couronnes d’or sur la tête; Charles est
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126
LA CHANSON
plus grand d’un pied et de quatre pouces. Le9
Français les regardent, et tous disent : « Madame
la reine a dit folie : nul ne peut se comparer à
Charlemagne; en quelque pays que nous venions,
nous aurons toujours l'avantage. » Après un dîner
somptueux, Charles et les pairs prennent congé.
Ils traversent les pays étrangers et arrivent à Paris.
L’empereur va à Saint-Denis et dépose sur l’autel le
clou et la couronne d’épines. La reine l’attendait
là : elle tombe à ses pieds en lui demandant par-
don; il la relève et lui pardonne pour l’amour du
saint sépulcre qu’il a eu la joie d’adorer.
Les critiques modernes ont été frappés de
l’étrange disparate qui existe entre les diverses
parties de ce poème. Elle ne se fait nulle part
mieux sentir que dans les traits dont le poète a
peint Charlemagne. Ils sont en partie conformes à
la plus noble et à la plus ancienne tradition, en
partie, au moins suivant notre manière de voir,
absolument opposés. Le pas qui sépare le sublime
du ridicule n’existe point pour le Charlemagne du
Pèlerinage : il a un pied dans l’un et un pied dans
l’autre. Notre vieille poésie héroïque n’a rien
trouvé de plus beau, pour représenter la majesté
presque sainte de Charles et de ses pairs, que la
scène de l’église de Jérusalem, où ils prennent la
place de Jésus et de ses douze apôtres; rien ne
symbolise avec autant de grandeur et de naïveté le
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DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 127
rôle prêté par Padmiration populaire à celui qui
devait plus tard être appelé saint Charlemagne.
Charles est entouré du respect et de l’admiration
des siens; le seul roi du monde auquel on ose le
comparer se trouve, à l’épreuve, inférieur à lui en
tous points; non moins pieux que puissant, coura-
geux et sage, il construit à Jérusalem une église
pour les Latins, rapporte en France des reliques
inappréciables et reçoit des messages de Dieu même,
qui fait des miracles en sa faveur. Mais d’autres
traits font avec ceux-là un contraste qui nous
paraît choquant. Au début du poème, nous voyons
le grand empereur se pavaner devant toute sa
cour avec sa couronne sur la tête et solliciter l’admi-
ration de sa femme : comme elle déclare connaître
un roi auquel sa couronne sied mieux encore, il
part pour aller se mesurer avec son concurrent,
jurant que, si la reine n’a pas dit vrai, il lui tran-
chera la tête au retour. Les merveilles du palais de
Constantinople n’ébahissent pas moins l’empereur
que ses compagnons : quand la grande salle se met
à tourner au souffle du vent, il tombe par terre
comme les autres, se cache le visage de son man-
teau et dit au roi Hugon : « Sire, cela va-t-il durer
longtemps? » Enfin, le soir, au souper, il boit aussi
largement que les douze pairs, leur donne ensuite
l’exemple des gabs , et n’éprouve le lendemain
aucune honte à alléguer l’ivresse pour excuse. —
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*28
LA CHANSON
Ces traits, peu conformes à la gravité épique, ont
fait regarder notre poème comme une parodie et
même comme une satire des chansons de geste;
on a été jusqu’à l’attribuer à un clerc qui aurait
voulu jeter du ridicule sur la poésie vulgaire. Cette
opinion n’est pas soutenable en présence de l’allure
toute populaire du style et du récit. Le poème n’est
pas non plus une parodie : les parties sévères et
nobles qu’on y remarque excluent cette hypothèse.
La disparate tient simplement aux deux sources
différentes auxquelles l’auteur a puisé : le voyage à
Constantinople et la scène des gabs sont un vieux
conte fort plaisant, dont nous retrouvons plusieurs
traits dans l’ancienne poésie germanique aussi bien
que dans la littérature orientale ; l’idée d’un pèleri-
nage de Charlemagne en Terre Sainte était cou-
ranté sous diverses formes dès le x° siècle; enfin, la
tradition grandiose du Charlemagne épique s’était
de bonne heure constituée et exprimée dans des
œuvres comme la Chanson de Roland. Notre poète
ne s’est pas soucié de l’opposition intime qui exis-
tait entre ces diverses matières; même dans la partie
comique de son poème, il n’a pas eu l’intention de
bafouer le grand empereur et de discréditer l’épo-
pée nationale. Il ne lui semblait pas aussi ridicule
qu’à nous que Charlemagne eût la prétention d’être
le plus gracieux porte-couronne de son temps, ni
qu’il voulût couper le cou à sa femme parce qu’elle
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DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 129
avait révoqué en doute cette supériorité ; il ne trou-
vait nullement dégradant pour l’empereur de s’eni-
vrer à la table de son hôte et de gaber à cœur joie
avant de s’endormir : l’essentiel, pour l’honneur de
la France et de son chef, c’était que le roi de Paris
fût vraiment plus majestueux et plus puissant que
le roi de Constantinople, et que, par la protection
divine, les gabs les plus aventureux fussent accom-
plis. Il en est, dans ce poème, de l’admiration pour
Charlemagne comme du sentiment religieux, si
différent de celui que nous concevons. Le dénoue-
ment miraculeux de l’aventure, l’intervention de la
puissance divine dans l’exécution de certains gabs ,
ont paru, au point de vue chrétien, justement
révoltants. Mais ni le poète, ni ses contemporains,
ni ceux qui ont plus tard ou traduit ou imité son
spirituel ouvrage, n'ont pris les choses tellement au
sérieux : Dieu aime tant Charlemagne et les Fran-
çais qu’il les tire même des embarras les plus
mérités et les moins édifiants; voilà ce qui réjouis-
sait nos pères et ce dont l’équivalent flatterait
encore l’amour-propre national. Il faut cependant
reconnaître que l’attribution à Charlemagne de
semblables gaietés indique un milieu différent de
celui où s’est développée la grande poésie épique :
l’auteur du Roland aurait secoué la tête à ces badi-
nages hardis. Nous verrons, en effet, que la chan-
son du Pèlerinage s’adresse à un public autre que
9
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130 LA CHANSON
celai des grands poèmes nationaux : au lieu de
s’appuyer sur une tradition héroïque antérieure,
elle n’est qu’une création de la fantaisie d’un poète
qui a réuni des éléments disparates, et qui s’est pro-
posé de faire rire autant que d’intéresser et même
d’édifier. Seulement, et c’est là ce qu’il faut bien
retenir, il a voulu faire rire, non aux dépens de
Charlemagne ou de la poésie épique, mais bien aux
dépens du roi Hugon, c’est-à-dire en général de ceux
qui prétendraient être plus puissants, plus magnifi-
ques ou plus malins que les Français. Par l’esprit qui
l’anime, mélange de bonhomie et de fanfaronnade,
par la malice naïve de son style, par plus d’un trait
de détail, le Pèlerinage rappelle, à quatre siècles de
distance, le charmant roman de Jean de Paris.
Pour rechercher la date du poème, nous avons
surtout à examiner les rapports qu’on peut y dé-
couvrir avec les Croisades. S’il leur est postérieur,
il sera bien invraisemblable qu’il n’ait pas gardé
quelque trace de l’immense impression que firent
ces grands événements. Après l’enthousiasme, uni-
que dans les annales de l’humanité, qui arracha de
l’Occident plus d’un million d’hommes pour les
jeter, à travers mille dangers, jusque sur les rives
du Jourdain, après les sanglantes batailles livrées
aux Turcs et aux Arabes, après le siège d’An-
tioche et la prise de Jérusalem, il devint impossible
à l’imagination de se représenter Charlemagne,
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DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 131
dans son expédition en Terre Sainte, autrement que
comme on avait vu Godefroi de Bouillon. Or on
ne trouve rien de pareil dans notre poème : Charles
et ses pairs ne sont pas des croisés, mais de simples
pèlerins. Ils ne portent pas de croix sur leurs vête-
ments : ce signe, devenu indispensable depuis 1096,
est encore inconnu au poète. Mais ce qui est le plus
frappant, c’est le caractère absolument pacifique de
leur expédition. Le poète nous dit expressément,
en nous décrivant l’équipement de l’empereur et
des Français : « Ils n’ont ni écus, ni lances, ni
tranchantes épées, mais des bâtons de frêne ferrés
et des besaces pendues au cou. » C’est parce que
les douze pairs sont désarmés qu’ils se trouvent si
penauds devant les menaces du roi Hugon : on
pense bien qu’il n’y aurait pas besoin de miracle
pour défendre Charlemagne, Oger, Olivier et Ro*
land, s’ils avaient à leur côté Joyeuse, Courtain,
Hauteclère et Durandal. Ce ne sont pas seulement
les armes qui manquent à ces guerriers deve-
nus pèlerins : ils ont changé leurs destriers de
guerre contre de paisibles mulets. Or nous trouvons
dans cet équipement la représentation fidèle de ce
qu’étaient les pèlerinages en Terre Sainte avant les
Croisades. L’Église regardait ces voyages comme
absolument pacifiques, et, avant le concile de Cler-
mont, il était expressément interdit aux pèlerins de
porter aucune arme. L’humilité devait aussi pré-
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132
LA CHANSON
sider à ces pieux voyages, ordonnés le plus souvent
comme pénitence : on permettait aux plus grands
seigneurs le mulet comme monture; mais la plu-
part des pèlerins se contentaient du bâton ferré,
auquel ils donnaient, par plaisanterie, le nom de
« bourdon », qui signifie proprement « mulet ».
L’idée de disputer par les armes aux infidèles le
tombeau du Seigneur est encore si peu entrée dans
les esprits, à l’époque de notre poème, que, le
patriarche de Jérusalem invitant Charlemagne à
combattre les Sarrasins, celui-ci lui promet d’aller
les attaquer... en Espagne, — ce qu'il fit plus tard
comme il l’avait dit, ajoute le poète.
Les pèlerinages en Terre Sainte, qui préparèrent
et amenèrent les Croisades, mais qui en sont pro-
fondément distincts, furent, au xi° siècle, extrême-
ment importants et nombreux. Sans parler des
voyageurs isolés, des troupes de plusieurs cen-
taines, de plusieurs milliers d’hommes, quittaient
la France, l’Angleterre ou l’Allemagne pour aller
adorer le saint sépulcre. Ce sont leurs récits qui
ont propagé en Europe la croyance à un pèlerinage
de Charlemagne : n’étaient-ils pas reçus, à Jéru-
salem, dans l’hospice qu’il avait fondé pour eux,
près de l’église de Sainte-Marie Latine, construite
par lui? Il fallait donc qu’il fût venu dans la ville
sainte, et, sur ce thème accepté, on broda des
variations très diverses. L’auteur de notre poème
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DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 433
s’est certainement inspiré de ces récits des pèle-
rins; c’est sur le modèle de leurs expéditions qu’il
a représenté celle de Charlemagne, et c’est d’après
eux qu’il a inséré dans son poème les curieux ren-
seignements qu’il contient sur Constantinople, sur
Jérusalem, et sur l’itinéraire suivi pour se rendre
de France à la seconde de ces villes et de la
seconde à la première.
Notre poète a peint Constantinople telle que la
concevait l’imagination populaire, enflammée par
les récits des voyageurs. De loin, on voit resplendir
les tours, les dômes, les aigles d’or de la ville ; à
plus d’une lieue, elle est environnée de jardins
plantés de pins et de lauriers, où peuvent s’asseoir
et se divertir sur les gazons fleuris vingt mille che-
valiers et leurs belles « amies », tous magnifique-
ment vêtus. Au milieu d’eux, le roi Hugon, assis
sur un siège d’or merveilleusement garni et porté
par des mulets, dirige dans le champ les bœufs qui
traînent sa charrue d’or. Dans le palais, tous les
meubles sont en or; les murs, encadrés d’azur, sont
recouverts de peintures qui représentent toutes les
bêtes de la terre, tous les oiseaux du ciel, tous les
poissons et les reptiles des eaux. La voûte est sup-
portée par un pilier d’argent niellé ; tout autour
se dressent cent colonnes de marbre niellé d’or;
devant chacune d’elles sont deux enfants de bronze
qui semblent vivre et se regardent en souriant;
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43 \ LA CHANSON
dans leur bouche ils tiennent un cor d’ivoire :
quand la brise s’élève de la mer, la salle se met à
tourner sur elle-même; les cors d’ivoire sonnent
doucement, « l’un haut et l’autre clair » ; en les
entendant on croit ouïr la voix des anges en pa-
radis. Ces récits, qui paraissent fantastiques, sont
presque au-dessous des magnificences qui s’étalaient
réellement aux yeux des Francs stupéfaits dans le
palais impérial de Byzance. Qu’on se rappelle les
descriptions laissées par les historiens de la salie
d’or ou Chrysotriclinium : « C’était, dit M. de Las-
teyrie, une grande salle octogone, à huit absides,
où l’or ruisselait de toutes parts Dans le fond
s’élevait une grande croix ornée de pierreries et,
tout à l’entour, des arbres d’or, sous le feuillage
desquels s’abritait une foule d’oiseaux émaillés et
décorés de pierres fines, qui, par un ingénieux méca-
nisme, voltigeaient de branche en branche et chan-
taient au naturel En même temps se faisaient
entendre les orgues placées à l’autre extrémité de
la salle. » Ces oiseaux qui chantent sur des arbres
d’or, ces orgues où le vent des soufflets fait passer
de suaves accords, n’ont-ils pas visiblement servi de
thème à la description de notre poète? Ces mer-
veilles puériles furent exécutées au ix e siècle; elles
durent subsister jusqu’à la prise de Constantinople
par les Français. Mais il serait singulier qu’un
poème fait après les Croisades ne contînt pas sur,
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DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 135
et plus particulièrement contre, les Grecs quelque
trait plus spécial et plus méprisant. Depuis les
difficultés qu’amenèrent naturellement ces expédi-
tions, il y eut entre les Grecs et les Francs une
méfiance et une haine à peu près constantes, qui
se font jour dans un grand nombre de productions
littéraires du xu e siècle, et qui aboutirent finale-
ment à la catastrophe de 1204. Ici, rien de pareil.
Le poète admire naïvement les splendeurs byzan-
tines; toutefois, il a soin de donner finalement le
beau rôle aux Français. Depuis l’époque où l’em-
pire d’Occident, restauré par Charlemagne, et l’em-
pire d’Orient entrèrent en relations, les deux peu-
ples se complurent à inventer ou à modifier des
récits dans lesquels ils s’attribuaient respectivement
la supériorité l’un sur l’autre. C’est ainsi que le
moine de Saint-Gall, à la fin du ix e siècle, en répé-
tant un conte assez piquant rapporté de Byzance
en France par un ambassadeur de Charlemagne,
y attribue le principal rôle à cet ambassadeur
lui-méme, et ajoute avec complaisance : « Voilà
comment ce Franc subtil triompha de la Grèce
orgueilleuse. » Nous avons, dans notre poème,
quelque chose d’analogue. Au milieu des splen-
deurs pacifiques de la cour de Constantinople,
Charles et ses pairs semblent un peu grossiers :
leur ébahissement à la vue des merveilles de la
salle tournante amuse les Byzantins; ils s’enivrent
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136
LA CHANSON
au souper royal et se livrent, le soir, à des gaietés
assez déplacées; mais, grâce à la protection divine,
ils jettent à leur tour leurs hôtes dans la stupeur
par les prodiges qu’ils accomplissent, et, quand les
deux rois se promènent côte à côte,
Charlemaines fut gr&indre plein piet et quatre polz.
C’est la revanche que prennent sur le faste et la
science des Grecs la force, l’adresse des Francs, et
surtout l’amitié toute particulière que Dieu a pour
eux. Les sentiments et les descriptions de cette
partie du poème peuvent, on le voit, parfaitement
convenir au xi e siècle.
Il en est de même, si je ne me trompe, des
notions qu’on y trouve sur Jérusalem. Ces notions
paraissent trop vagues et trop incohérentes pour
appartenir à l’époque où Jérusalem, devenue ville
française, fut assez exactement connue; d’autre
part, elles contiennent des renseignements singu-
lièrement précis, que l’auteur a dû puiser dans les
récits de quelque pèlerin de ses amis, mais qu’il a
bizarrement mêlés l’un avec l’autre. C’est peut-
être de l’église du Saint -Sépulcre qu’il a voulu
parler en appelant simplement « le moutier » l’église
qu’il fait admirer à Charlemagne : « L’empereur
se réjouit de cette grandeur et de cette beauté; il
contemple le moutier, couvert de peintures aux
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Dü PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 437
riches couleurs, de martyrs, de vierges, de la sainte
majesté du Très-Haut : il y voit les phases de la
lune, les dates des fêtes annuelles et les fonts baptis-
maux, où est représentée la mer peuplée de pois-
sons. » On reconnaît là l’impression produite par
une riche église byzantine, ornée de peintures et
de mosaïques : au fond, le Père Éternel ; sur les
deux côtés, de longues processions de saints et de
saintes. Mais le poète y a rapporté deux souvenirs
qui appartiennent à de tout autres lieux. « Là, dit-
il, il y a un autel de Sainte-Patenôtre. » C’était une
église située hors de la ville, sur le mont des Oli-
viers, qui s’appelait Sainte-Patenôtre, comme nous
l’apprend, entre autres textes, la précieuse descrip-
tion de Jérusalem écrite en français au xii® siècle :
« Sor le tor de cele voie, a main destre, avoit un
mostier c’on apeloit Sainte Paternostre : la dist on
que Jesucris fist la paternostre et Pensegna a ses
apostres. » L’attribution et l’église existaient avant
les Croisades, comme le prouvent d’autres docu-
ments. Le lieu ainsi désigné était celui où une tra-
dition plus ancienne voulait que Jésus, dans la nuit
de son arrestation, eût prié et enseigné ses dis-
ciples; ce lieu devint plus tard, par une confusion
fort explicable, celui où il avait appris à ses dis-
ciples l’oraison dominicale : les mots locus orationis
dominicæ , locus ubi Dominus discipulos do cuit, sug-
géraient pour ainsi dire d’eux-mêmes cette méprise.
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138
LA CHANSON
— Notre poète ne s’en tient pas là : dans cette
même église, où a été pour la première fois pro-
noncée la prière par excellence, « Dieu », suivant
lui, « a chanté la messe et les apôtres aussi ; leurs
douze chaires y sont toutes encore ; au milieu, la
treizième, bien scellée et close ». Ce souvenir se
rapporte évidemment à l’église appelée Sainte -
Sion , que l’on considéra de bonne heure comme
occupant la place du Cénacle, où Jésus, en parta-
geant le pain et le vin, avait institué le sacrement
de l’Eueharistie. Pour le poète populaire, la Cène
devient tout naturellement la première messe, célé-
brée par Dieu lui -même; en ce qui regarde les
apôtres, un pèlerin du vx e siècle, saint Antonin de
Plaisance, va déjà presque aussi loin que lui : parmi
les reliques merveilleuses qu’il vit dans cette même
église du Cénacle, il cite le calice « avec lequel,
après la résurrection du Seigneur, les apôtres célé-
brèrent la messe ». Une peinture, qui existait au
moins depuis le commencement du xu e siècle et qui
était sans doute antérieure, représentait dans l’ab-
side le Seigneur assis au milieu des douze apôtres.
C’est là probablement le point de départ de la des-
cription de notre poème. L’auteur a su tirer de ces
souvenirs & la fois précis et confus un merveilleux
parti, que lui suggérait le rapprochement qui s’of-
frait à son esprit, comme à beaucoup d’autres alors,
entre Charlemagne entouré de ses douze pairs et
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DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 439
Jésus-Christ entouré de ses douze apôtres. « Charles,
dit-il, entra dans l’église le cœur rempli de joie;
dès qu’il vit la chaire du Seigneur, il marcha droit
vers elle. Il s’y assit et se reposa quelque temps; à
ses côtés, autour de lui, les douze pairs : avant eux,
aucun homme n’avait osé s’asseoir sur ces sièges,
aucun ne s’y est assis depuis. Charles admirait la
splendeur de l’église ; il avait levé son fier visage.
Un Juif, qui l’avait suivi de loin, entra dans l’église;
il vit l’empereur et se prit à trembler : le regard de
Charles était si imposant qu’il ne put le soutenir ;
il faillit tomber à la renverse, et, s’enfuyant vers le
palais du patriarche, il en monta d’un élan tous les
degrés de marbre : Seigneur, dit-il, allez à l’église,
préparez les fonts; je veux me faire baptiser au-
jourd’hui même. Je viens de voir entrer dans ce
moutier douze comtes, avec eux le treizième; ja-
mais je ne vis leurs pareils. Je vous le dis, c’est Dieu
lui-même, lui et les douze apôtres; ils viennent
vous visiter. »
Bien reçu par le patriarche, l’empereur séjourne
quatre mois à Jérusalem et y laisse des marques de
sa munificence : « Le roi mène grand train avec les
douze pairs, la chère compagnie; il est riche, il
n’épargne rien. Il bâtit une église en l’honneur de
sainte Marie; on l’appelle, dans le pays, Latinie ,
parce que de toute la ville y viennent les gens par-
lant les langues les plus diverses. C’est là qu’ils
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440 LA CHANSON
vendent leurs étoffes, leurs toiles, leurs soieries, le
costus , la cannelle, le poivre, les riches épices et les
herbes salutaires; mais Dieu est au ciel qui un jour
en tirera vengeance. » L’exactitude de ce curieux
passage est frappante. Aujourd’hui encore, c’est
près de l’emplacement où s’élevaient l’église et
l’hospice de Charlemagne que se tient le marché
où, comme alors, on vend les épices et les riches
soieries. Il en était ainsi dès le ix e siècle, au rapport
de Bernard le Pèlerin; il en était ainsi bien avant.
« Dans l’immuable Orient, où rien ne change, dit
M. de Vogüé, les mêmes emplacements conservent
les mêmes destinations... Le marché du ix e siècle,
comme Yagora du temps de Constantin, comme le
change et les eschoppes des Croisades, était à l’en-
droit où se trouve maintenant le bazar; l’hôpital
latin du ix« siècle était donc probablement sur
l’emplacement où nous trouvons plus tard l’église
Sainte-Marie Latine. » — On voit avec quelle pré-
cision notre poète avait retenu certains détails du
récit que lui avait fait quelque palmier de ses amis.
Mais il tombe en même temps dans une singulière
confusion. Il semble croire que le marché en ques-
tion occupe la place même de l’église bâtie par
Charlemagne, et, s’indignant de cette profanation,
il s’écrie : « Dieu est au ciel qui en tirera vengeance
quelque jour. » Ce vers est extrêmement précieux,
parce que c’est le seul où le poète, quittant le ton
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DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 141
du récit, parle en son propre nom et exprime ses
sentiments sur un état de choses contemporain. 11
est clair que cette menace s’adresse à ceux qui
occupaient Jérusalem au temps de l’auteur, c’est-à-
dire aux musulmans; elle n’aurait eu aucun sens à
une époque où la ville sainte aurait appartenu aux
chrétiens, et d’ailleurs le poète n’aurait pu alors
puiser dans des récits mai compris l’erreur que je
viens de signaler et la colère qu’elle lui inspire. Le
marché attenant à l’hospice et à l’église de Sainte-
Marie Latine était si peu une profanation de la fon-
dation de Charlemagne que l’hospice, au ix® siècle,
touchait un droit de ceux qui y exposaient leurs
marchandises. Ce droit, octroyé sans doute à Char-
lemagne par la gracieuseté de Haroun-al-Raschid,
avait certainement cessé d’être perçu au xi e siècle ;
les maîtres de l’hospice s’en plaignaient sans doute,
les pèlerins pâtissaient de la diminution des reve-
nus de l’hospice, et nous trouvons dans le vers en
question un écho de leurs récriminations mal com-
prises.
Nous remarquons le même mélange d’exactitude
singulière, d'incohérence et de confusion dans l’iti-
néraire que le poète fait suivre à ses héros; mais
ici les difficultés sont rendues inextricables par
l’évidente altération du texte. J’ai dû, pour pré-
senter dans mon analyse quelque chose de suivi,
restituer, à l’aide des versions étrangères, des rédac-
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142
LA CHANSON
tions en prose et de conjectures, uu itinéraire pos-
sible. Je me borne à remarquer que, dans ce vague
(peu explicable après les grandes expéditions qui
commencèrent à la fin du xi° siècle) où le poète
laisse la route suivie par les pèlerins, on démêle
quelques mentions fort précises, comme celle de
Lalice , c’est-à-dire de Laodicée, ou des jouis d'Abi-
lant , c’est-à-dire de la gorge profonde, dominée par
de hautes montagnes, où la route romaine passait
devant les ruines déjà désertes de la vieille ville
d’Abila. Ces noms proviennent sûrement, comme
les traits que j’ai signalés plus haut, du récit d’un
pèlerin ; ils ne sauraient nous empêcher de reporter
la composition de notre poème au xi e siècle, où tant
d’autres indices nous engagent à le faire remonter.
L’un des plus sûrs, parmi ces indices, nous est
fourni par l’étude philologique à laquelle le poème
a récemment été soumis. On a reconnu qu’il ne
présentait aucun phénomène linguistique sensible-
ment postérieur à ceux que nous offre la Chanson
de Roland , dont on s’accorde aujourd’hui à attri-
buer au xi® siècle la plus ancienne rédaction con-
servée. L’étude des mœurs, des usages, des rares
allusions historiques conduit au même résultat,
ainsi que celle du style, en entendant par là, dans
le sens le plus large du mot, la manière de com-
prendre les caractères, de poser les personnages, de
concevoir et d’exprimer les sentiments. Pris au sens
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DU PÈLERINAGE DE CUARLEMAGNE 143
purement littéraire, le style du Pèlerinage est, de
tous les arguments que j’ai réunis, le plus convain-
cant. Il frappe irrésistiblement par son caractère
archaïque tout lecteur habitué à notre ancienne
langue; il offre au plus haut degré cette élégance
concise, même elliptique, cette allure saccadée,
cette absence de transitions, et en même temps
cette extrême précision de termes et ce réalisme
dans Je détail qui donnent tant de grâce et d’origi-
nalité aux monuments les plus antiques de notre
poésie nationale. Il présente des obscurités qui ne
tiennent pas toutes à l’altération du texte ou à notre
connaissance imparfaite de l’ancienne langue : elles
appartiennent souvent à la manière du poète, et on
peut les lui reprocher, ainsi que les manques de
proportion de sa composition; mais, si j’ose le dire,
elles ne nuisent pas à l’effet produit par ce conte
étrange et fantastique, où les accents de la plus
noble poésie épique se mêlent aux éclats du rire le
plus abandonné, où la dévotion et l’espièglerie, la
bouffonnerie et le patriotisme font vibrer tour à tour
et sans transition les cordes de l’instrument capri-
cieux, où le poète semble se plaire à étourdir, à
dérouter ses auditeurs en les faisant passer par les
sensations les plus soudainement diverses, comme
le roi Hugon s’amuse à fasciner ses hôtes en faisant
tournoyer, au son des cors de bronze et des
tabours, la salle grandiose de son palais.
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144
LA CHANSON
J’ai dit plus haut que la différence de ton qui se
fait si vivement sentir entre notre poème et quel-
ques anciennes chansons purement épiques, comme
le Roland , tenait en grande partie à ce qu’il n’était
pas destiné au même public. Notre vieille épopée
est primitivement la poésie des hommes d’armes,
des barons ou des vassaux fervêtus : les jongleurs
chantaient leurs vers soit dans les châteaux, soit en
accompagnant les expéditions guerrières ou même
en engageant le combat. Mais bientôt ils cherchè-
rent naturellement un public plus nombreux et plus
varié, et profitèrent des assemblées qu'attiraient les
pèlerinages ou les foires pour y faire entendre leurs
chansons. Celles qu’ils composèrent en vue de ce
nouvel auditoire, naturellement très mêlé, durent
avoir un autre caractère que les anciennes, tout en
leur empruntant leur cadre, leurs personnages, leur
forme et une partie de leur inspiration. Les poètes
de cette nouvelle école ne s’appuient que très légè-
rement sur la tradition; ils cherchent le succès
dans leur invention personnelle et . mêlent sans
scrupule le comique au sérieux; au lieu de chanter,
comme leurs prédécesseurs, ce qu’ils croient vrai,
ils trouvent ce qu’ils jugent amusant; placés en
dehors de leur sujet, ils le façonnent avec toute la
liberté de l’artiste, tandis que les pères de l’épopée
étaient dominés par la « matière » traditionnelle et
ne s’attachaient qu’à exprimer aussi fidèlement
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DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 445
qu’ils en étaient capables l’inspiration qu’elle leur
fournissait.
Notre poème est le meilleur type de cette série de
chansons épiques, en même temps qu’il en est pour
nous le plus ancien. Nous pouvons, en effet, dire
avec certitude en vue de quel auditoire il a été
composé. Depuis le milieu du xi® siècle, l’abbaye de
Saint-Denis possédait des reliques de la Passion du
Christ, entre autres la couronne d’épines et un des
saints clous. Ces reliques étaient exposées à la véné-
ration publique du 11 au 14 juin, et cette exposi-
tion était en même temps l’occasion d’une foire très
importante, qu’on appelait YEndit (. Indictum ), d’où
plus tard on fît, par corruption, le Landit. VEndit
réunissait un grand concours de gens, attirés, les
uns par l’exhibition des reliques, les autres par les
marchandises mises en vente, tous cherchant des
distractions une fois qu’ils avaient terminé leurs
dévotions et leurs affaires. Les jongleurs arrivaient
donc en grand nombre et s’efforçaient de captiver
les auditeurs : rien de plus naturel que de leur
chanter l’expédition d’où Charlemagne avait rap-
porté le clou et la couronne qu’ils venaient de
vénérer. Tel est, en effet, le vrai sujet de notre
poème. L’opinion générale attribuait à Charle-
magne, comme nous l’avons vu, un voyage à Jéru-
salem et à Constantinople; une légende latine,
écrite à Aix et refaaniée à Saint-Denis vers 1070,
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446
LA CHANSON
racontait qu’il on avait rapporté les reliques en
question et qu’il les avait déposées à sa chapelle
d’Aix, d’où plus tard Charles le Chauve les avait
tirées pour les offrir à l’abbaye française. Dans le
peuple, naturellement, on supprimait cet intermé-
diaire, et l’on croyait que le grand Charles avait rap-
porté directement les reliques à Saint-Denis. Trois
. poèmes au moins, dont le Pèlerinage seul nous est
arrivé dans sa forme primitive, furent composés
sur cette donnée; ils doivent être tous trois à peu
près contemporains de la légende latine et de la
première exhibition des reliques, c’est-à-dire qu’ils
appartiennent encore au xi® siècle. Notre poète nous
dit expressément que le patriarche donna à Charle-
magne la sainte couronne, le saint clou et maintes
belles reliques encore, que l’empereur, à son retour
déposa sur l’autel de Saint-Denis; d’autres furent
données à d’autres églises voisines. La place que
tient dans le récit l’énumération de ces pieux tré-
sors, la mention de Saint-Denis au début et à la fin
du poème, tout nous montre que le but direct et le
noyau intime de la chanson sont bien ceux que
nous venons d’indiquer.
Ces observations nous amènent encore à con-
stater un autre fait, qui donne à la chanson héroï-
comique du Pèlerinage une valeur toute particu-
lière : c’est que nous avons le droit de la regarder
comme le plus ancien produit de l’esprit parisien
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DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 447
qui soit arrivé jusqu’à nous. Le poète était sûre-
ment de l’Ile-de-France et sans doute de Paris. Il
ne mentionne, outre Paris, que deux villes, toutes
deux voisines, Chartres et Châteaudun; il est pro-
bable que, dans un passage aujourd’hui perdu, il
nommait aussi Compiègne. Mais, après Saint-Denis,
c’est à Paris qu’il accorde le principal intérêt.
D’Aix-la-Chapelle, séjour de Charlemagne dans
l’histoire et l’épopée primitive, de Laon, sa capi-
tale dans les poèmes nés sous les derniers Caro-
lingiens, il n’est plus question ici, et le poète se
représente Charlemagne tenant sa cour « à la salle
à Paris », comme il le voyait faire au roi Philippe :
c’est à Paris que l’empereur arrive tout droit en
revenant d’Orient; la reine indique, pour théâtre
de l’épreuve judiciaire qu’elle offre de subir, « la
plus haute tour de Paris la cité ». Il est malheureux
qu’elle n’ait pas désigné plus précisément la tour
qu’elle avait en vue : nous aurions là un précieux
renseignement archéologique.
J’ai déjà fait remarquer que l’esprit de notre
petit poème est éminemment parisien et se retrouve
dans le roman bien postérieur de Jean de Paris. La
capitale de la France jouit au xi e siècle, sous le
gouvernement sage et pacifique des premiers Capé-
tiens, d’une longue période de tranquillité, qui dut
être aussi une période de prospérité. Il s’y forma,
au-dessous du monde brillant qui avait pour centre
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148
LA CHANSON
le palais de la Cité, une riche bourgeoisie, très
convaincue de la supériorité que le séjour du roi
donnait à Paris sur les autres villes du royaume, et
sans doute déjà positive, spirituelle et quelque peu
frondeuse. L’épopée nationale, née loin des villes et
toute pénétrée de l’inspiration âpre et belliqueuse
de la féodalité, devait subir une réfraction toute
particulière en pénétrant dans un milieu aussi dif-
férent. C’est probablement dans les hautes sphères
de ce monde parisien, sous l’influence directe de la
royauté, que la chanson de Roncevaux a pris la
forme qui nous est parvenue; en face de cette
poésie chevaleresque, le Pèlerinage de Charlemagne
me paraît représenter la poésie bourgeoise : le pre-
mier de ces poèmes a dû plaire, comme on aurait
dit bien plus tard, à la cour, le second surtout à la
ville. Je me figure le plaisir que durent éprouver à
l’entendre pour la première fois, chanté sans
doute par l’auteur même avec accompagnement de
vielle, les Parisiens qui, il y a environ huit siècles,
assistaient à la foire de YEndit . Tout se réunissait
pour les charmer dans ce conte vif et singulier, où
ils apprenaient l’origine des reliques qu’ils venaient
de vénérer à Saint-Denis, où ils voyaient le roi de
Paris triompher si merveilleusement de celui de
Constantinople, où le bel Olivier gagnait si vite et
traitait si légèrement l’amour de la princesse byzan-
tine, où étaient racontés tant de beaux miracles et
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DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 149
d’aventures imprévues, le tout à la plus grande
gloire des Français. Ils se sentirent remplis de vé-
nération à l’aspect de Charles entouré de ses pairs,
assis aux places de Jésus et de ses apôtres ; ils sou-
pirèrent à la pensée des saints lieux que les héros
du poème avaient eu le bonheur d’adorer; mais ils
rirent de bon cœur avec leurs femmes des gabs des
douze pairs et de la piteuse mine du roi Hugon, et
surtout ils restèrent plus fermement convaincus que
jamais que nulle nation ne pouvait se comparer aux
Finançais de France . « En quelque pays que nous
venions, répétaient-ils avec le poète, nous aurons
toujours l’avantage :
4a ne vendrons en terre nostre ne seit li los. »
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L’ANGE ET L’ERMITE
ÉTUDE
SUR UNE LÉGENDE RELIGIEUSE
Messieurs,
Qui ne se rappelle avoir lu avec un plaisir dont
une surprise toujours croissante augmentait la
vivacité, le vingtième chapitre du plus aimable des
romans de Voltaire? Après des vicissitudes sans
nombre, Zadig vient de perdre, par un incompré-
hensible coup du sort, le bonheur qu’il croyait
saisir. « Il côtoyait l’Euphrate, rempli de déses-
poir, en accusant en secret la Providence qui le
persécutait toujours. » C’est alors qu’il rencontra
ce vieillard qui lui offrit de l’accompagner, et dont
les actions étranges le remplirent d’étonnement,
puis d’horreur, jusqu’à ce que le sens lui en fût
révélé.
1. Lu dans la séance publique annuelle de l'Académie des
inscriptions et belles-lettres, le vendredi 12 novembre 1880.
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152 l'ange et l'ermite
Les aventures de Zadig et de son compagnon de
route charmaient les lecteurs depuis près de vingt
ans quand Fréron s’avisa qu’elles n’étaient pas de
l'invention de Voltaire et l’accusa tout net de pla-
giat. S’il avait été plus érudit, il aurait pu étendre
ce reproche au roman tout entier. Chacune des
historiettes dont il se compose avait été racontée
en bien des langues, surtout orientales, avant de
l’être dans ce français si alerte et si vif qui leur
donne encore aujourd’hui le vernis apparent de la
nouveauté. Les chapitres qui n’ont pas cette ori-
gine lointaine, ceux qui sont Dartis de la seule
invention de l’auteur, se font remarquer par l’insi-
gnifiance de leur fond : on y trouve toujours de
l’esprit, souvent même une observation morale plus
fine et plus libre que dans les autres, mais aucun
d’eux n’offre, comme les autres, un récit court, in-
téressant, complet dans sa brièveté, logiquement
construit, d’un sens clair et d’une allégorie trans-
parente. C’est que, par un phénomène que la
science, non sans surprise, constate mieux tous les
jours, il semble que l’imagination moderne et occi-
dentale, même dans les esprits les plus brillants,
soit incapable d'inventer un conte égal à ceux qui,
créés pour la plupart en Asie il y a de longs siècles,
se sont de là propagés dans nos contrées et forment
encore le fonds presque unique de notre patrimoine
de fictions. En pénétrant successivement dans des
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l’ange et l'ermite 153
milieux bien différents de celui où ils étaient nés,
les contes orientaux ont subi naturellement cer-
taines transformations, qui les ont quelquefois amé-
liorés et gâtés beaucoup plus souvent; mais elles
ne sont pas assez grandes pour que la critique, en
rapprochant avec art toutes les variantes qu’elle
recueille, n’arrive presque toujours à ramener les
formes occidentales à leur origine asiatique et ne
puisse suivre les étapes de ces récits voyageurs à
travers les siècles et les nations.
C’est le poète anglais Parnell que Fréron accu-
sait Voltaire d’avoir copié, et il avait raison :
Parnell avait publié V Ermite , son chef-d’œuvre et
l’un des meilleurs produits de l’ancienne poésie
anglaise, peu d’années avant le séjour de Voltaire
en Grande-Bretagne, et certains traits ne permettent
pas de douter que la narration de l’écrivain fran-
çais ne remonte directement au poème anglais. Au
reste, en intercalant ce conte dans son roman,
auquel il s’ajustait si bien, Voltaire n’a fait qu’user
d’un droit évident, et prendre, c’est le cas de le dire,
son bien où il le trouvait. Fréron s’imaginait que
Parnell avait inventé l'Ermite; il eût été bien sur-
pris d’apprendre que l’histoire merveilleuse de l’ana-
chorète et de son guide avait été racontée, tant elle
frappait depuis longtemps les esprits philosophi-
ques ou religieux les plus divers : en anglais, par le
moraliste Sir Pcrcy Herbert et le théologien plato-
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154
l’ange et l’ermite
nicien Henry More ; en français, par la visionnaire
Antoinette Bourignon; et en allemand, longtemps
auparavant, par Luther lui-mème.
Tous l’avaient puisée, plus ou moins directement,
dans des écrits du moyen âge, où elle figure sous
des formes très différentes. Les principales sont
celles qu’on lit dans les sermons de l’archevêque
de Tyr Jacques de Yitri (mort en 1240), dans la
Scala Celi du dominicain Jean le Jeune, qui écri-
vait au commencement du xrv e siècle, dans la grande
compilation connue sous le nom d' Histoire des Ro-
mains ( Gesta Romanorum), rédigée sans doute en
Angleterre vers la fin du xm® siècle, et enfin dans
un conte français en vers, qu’on peut attribuer au
règne de saint Louis. Ce conte, publié en 1823
par Méon, se trouve dans divers manuscrits où il
est adjoint à un grand recueil de légendes pieuses
qui porte le titre général de Vie des Pères ; mais
l’ouvrage primitivement composé sous ce nom ne
comprend en réalité que quarante-deux récits, dont
le nôtre ne fait pas partie; les manuscrits qui le
contiennent ont ajouté à ce fonds primitif, en plus
ou moins grand nombre, des contes du même genre,
mais d’autre provenance. Le style du conte qui
nous occupe, intitulé dans les manuscrits : De Ver-
mite qui s'acompaigna a lange , n’est pas d’ailleurs
celui de la Vie des Pères ; il lui est fort supérieur,
et l’on peut dire que, par le bonheur de l’expression
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l’ange et l’ermite
155
autant que par l’agrément des détails et l’habile
composition, ce conte occupe un des meilleurs rangs
dans la poésie narrative du xm e siècle. En voici
une traduction libre, où quelques traits ont été légè-
rement modifiés, et où un épisode, qui figure dans
d’autres versions et qui manque accidentellement
dans celle-ci, a été ajouté pour qu’on eût sous les
yeux la forme la plus complète du récit tel que l’a
connu le moyen âge.
Il y avait en Égypte un ermite qui, dès sa tendre
jeunesse, s’était retiré dans la solitude; il y avait
passé toute sa vie dans le jeûne, les larmes et les
prières. Il ne connaissait pas le monde ; mais le peu
que ses souvenirs lui en retraçaient le remplissait
d’étonnement. « On voit, disait-il, Dieu combler de
ses dons ceux qui le servent le moins, ne rien ac-
corder à ceux qui l’invoquent avec le plus d’ardeur.
La fortune des hommes n’a rien de stable : elle
change comme les saisons de l’année, mais sans
qu’on puisse deviner ni la cause ni l’époque des
changements. Dieu, sans doute, ne fait rien sans
raison; mais qui pourrait m’expliquer celle de ses
jugements mystérieux? Je veux aller dans le siècle
et voir si je n’y trouverai pas un homme qui sache
m’en rendre compte ; car cette pensée me tourmente
si fort que je ne puis la supporter seul. » Bien qu’il
ne connût pas le pays, il prit son bâton et se mit
en route, allant droit devant lui. Au bout d’un cer-
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m
l’ange et l’ermite
tain temps il trouva un chemin qu’il suivit ; il y
avait fait quelques pas, quand il entendit marcher
derrière lui. Il se retourna, et vit un jeune homme
qui arrivait rapidement. Il était beau et bien fait;
son apparence était celle d’un sergent de quelque
grand seigneur ; il était en habit de voyage et tenait
un javelot à la main. Arrivé devant le vieillard, il
le salua, et celui-ci, l’arrêtant, lui dit : « A qui es-
tu, frère? — Je suis à Dieu, répondit le jeune
homme. — Tu as là un bon seigneur. Et où vas- tu?
— J’ai dans ce pays des amis que je vais visiter. —
Si je pouvais t’accompagner, j’en serais fort aise,
car cette terre m’est tout à fait étrangère. — Bien
volontiers, mon père : je vous conduirai en sûreté. »
Iis continuèrent leur route, le jeune homme en
avant, l’ermite un peu après, disant ses prières...
Ils marchèrent ainsi jusqu’à la nuit, et furent
reçus chez un ermite, qui les accommoda de son
mieux, et leur fit part de tout ce qu’il avait. Après
le souper, pendant qu’ils se livraient à la prière,
leur hôte s’occupa quelque temps à essuyer et polir
un hanap dans lequel il leur avait servi à boire et
auquel il paraissait tenir beaucoup. Le jeune homme
remarqua l’endroit où il le serrait, et, pendant que
l’hôte regardait ailleurs, il s’en empara. Au point du
jour ils partirent, et quand iis furent en chemin, il
montra le hanap à son compagnon. Celui-ci fut saisi
de douleur à cette vue : « Qu’as-tu fait là? s’écria-
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l’ange et l’ermite
157
t-il ; reporte-le vite. — Taisez- vous, mon père, dit
le jeune homme, et apprenez à ne vous étonner de
rien de ce que vous me verrez faire. » Il parlait avec
tant d’autorité que l’ermite n’osa répliquer, et le
suivit en baissant la tête.
Le soir, ils arrivèrent dans une ville; ils deman-
dèrent l’hospitalité en maint endroit, mais ne la
trouvèrent nulle part, car ils n’avaient pas d’argent,
et l’on voit encore aujourd’hui trop souvent qu’on
aime plus l’argent que Dieu. Il avait plu tout le
jour; les deux voyageurs, las et mouillés, frappè-
rent à une grande maison, et appelèrent le maître;
mais ils eurent beau prier, il refusa de les recevoir.
« Résignons-nous, dit l’ermite; voici un auvent qui
nous garantira au moins de la pluie. — Non, dit le
jeune homme : on nous recevra. » Ils frappèrent,
crièrent et implorèrent si longtemps que, de guerre
lasse, on leur ouvrit. La chambrière leur montra
un peu de paille sous un degré. « Vous pouvez rester
là jusqu’au matin », dit-elle. Ils étaient sans feu et
sans lumière, et ils n’avaient mangé ni bu de la
journée. Le maître de la maison, riche usurier,
vivait assez largement, mais n’aurait pas donné un
denier pour Dieu. Ce soir-là il laissa un peu de pois
à son souper; la chambrière leur porta ce reste, et
ce fut tout leur repas. Quand le jour parut : « Al-
lons-nous-en, dit l’ermite. — Il faut d’abord remer-
cier notre hôte », dit le jeune homme, fit montant
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158 l'ange et l’ermite
à la chambre du bourgeois : « Nous venons, dit-il,
prendre congé de vous; en échange de votre hos-
pitalité, veuillez accepter ceci. » Et il lui tendit le
beau hanàp qu'il avait dérobé à l’hôte de la veille.
Le bourgeois le prit, fort joyeux, et les voyageurs
s’en allèrent. « Est-ce pour te moquer de moi, dit
l'ermite quand ils furent dans la campagne, que tu
agis d’une façon aussi extravagante ? Tu enlèves son
hanap à l’excellent homme d'hier pour le donner à
cet usurier qui nous a si mal traités I — Vous en
verrez bien d’autres, mon père, dit Je jeune homme.
Vous ne connaissez pas le monde, vous ne savez ce
qui est mal et ce qui est bien. »
Comme ils poursuivaient leur route, ils arrivè-
rent sur un pont où un vieillard se tenait, implo-
rant la charité de ceux qui passaient. « Nous devons
trouver plus loin un carrefour, lui dit le jeune
homme en s’arrêtant devant lui. Des chemins qui
s’y croisent, lequel nous faut-il prendre pour arriver
à la ville où nous allons? — Celui de droite », ré-
pondit le mendiant. Et il se tourna de ce côté pour
l’indiquer. A ce moment le jeune homme, qui se
trouvait derrière lui, le poussa fortement par les
épaules, et du haut du pont, qui n’avait pas de
garde-fou, le précipita dans la rivière, fort rapide
en cet endroit. Il le regarda se noyer d’un air satis-
fait, puis rejoignit l’ermite, qui, muet de terreur, et
craignant pour lui-même un sort pareil à celui du
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l’ange et l’ebmitb 159
mendiant, le suivit toute la journée sans mot
dire.
La ville où ils arrivèrent le soir était riche et
prospère. Le jeune homme, qui connaissait les êtres,
alla droit à un hôtel où il savait qu’ils seraient bien
reçus. On leur fît en effet bon accueil, car le bour-
geois et sa femme étaient larges et hospitaliers. Ils
n’étaient plus jeunes, et n’avaient d’autre enfant
qu’un fils né sur le tard, encore en bas âge, et qu’ils
aimaient uniquement. Son berceau était dans la
chambre même où les voyageurs furent menés
après souper. Pendant la nuit, l’enfant cria et les
réveilla. L’ermite vit son compagnon se lever, s’ap-
procher du berceau, étrangler l’enfant, puis rentrer
dans son lit et se rendormir. Pour lui, rempli d’hor-
reur, il ne put clore les paupières. Mais, dès que le
jour parut, le jeune homme lui dit : « Hâtez- vous.
Je connais une porte dérobée par laquelle nous
nous enfuirons avant qu’on se soit aperçu de la
mort de cet enfant ». L’ermite le suivit, et il l’ac-
compagna encore ce jour-là , n’osant le quitter,
mais convaincu qu’il était dans la compagnie d’un
démon.
Ce fut dans une abbaye qu’ils demandèrent asile
le quatrième jour. Les moines leur donnèrent bon
souper et bon gîte, car ils étaient riches de rentes
et de terres, et les bâtiments qu’ils habitaient
étaient , vastes et magnifiques. Le matin venu, les
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460
l'ange et l’ermite
voyageurs se vêtirent et se chaussèrent; comme ils
allaient quitter leur chambre, le jeune homme
alluma la paille de son lit; la paille était épaisse,
la chambre petite, et le feu l’eut bientôt en-
vahie. « Partons vite, mon père, dit-il à l’ermite :
l'abbaye va brûler. » L’ermite épouvanté courut
sur ses pas. Quand ils furent au haut d'un
tertre qui dominait le pays, le jeune homme s'ar-
rêta, « Voyez, dit-il en se retournant, comme cette
abbaye brûle bien, et quel feu clair elle jette! »
L’ermite se frappait la poitrine et s’arrachait la
barbe : « Hélas! criait-il, pourquoi suis-je né?
pourquoi ai-je vécu jusqu’ici? pourquoi ai-je quitté
ma retraite? pourquoi ai-je suivi ce fatal compa-
gnon? Me voilà son complice, me voilà assassin,
incendiaire! J’ai perdu ma vie et mon âme, ce
monde et l’autre! Le diable m’a séduit et m’a perdu.
Hélas! hélas! »
Comme il se désespérait ainsi, le jeune homme
lui toucha l’épaule et lui dit : « Vous vous trompez,
mon père, je ne suis pas ce que vous pensez, et
tout ce que j’ai fait a sa raison. Écoutez-moi. Je
sais ce qui vous a fait quitter votre ermitage : vous
ne pouviez comprendre les jugements mystérieux
de Dieu; vous avez voulu aller dans le monde et
chercher un homme sage qui pût vous en expli-
quer le secret. C’était une tentation de l’ennemi, et
eHe vous aurait perdu, si Dieu, à cause de votre
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l’ange et l’ermite 4G1
longue pénitence, n’avait eu pitié de vous, et ne
vous avait envoyé un ange pour vous éclairer. Je'
suis cet ange ; je t’ai montré ce que tu voulais savoir,
ce que tu allais chercher dans le monde ; mais tu
ne l’as pas compris; je vais te l’expliquer.
« Tu as murmuré en me voyant enlever à l’ermite
qui nous reçut le premier jour le hanap qu’il aimait
tant. Ce hanap aurait causé sa perte. C’était le seul
bien qu’il eût, et il l’aimait pour tous ceux qu’il
n’avait pas. Tu l’as vu, à l’heure de l’oraison,
s'occuper à l’essuyer et à le polir au lieu de songer
à Dieu. Or Dieu veut qu’on n’aime que lui, surtout
d’un ermite ou d’un religieux, qui a renoncé au
monde. L’ermite avait mis son cœur dans le hanap;
aussi Dieu a-t-il voulu qu’il le perdît pour être tout
au ciel. — J’ai donné ce hanap à l’usurier qui nous
a reçus si mal et de si mauvaise grâce, parce que
son aumône, si maigre qu’elle fût, devait avoir sa
rétribution. Au jour du jugement, se voyant damné,
il aurait pu dire : Dieu est-il juste? j’ai hébergé ses
pauvres, et je n’en suis pas récompensé. Or l’au-
mône d’un usurier ne vaut rien devant Dieu ; il ne
peut être sauvé s’il ne restitue ce qu’il a gagné. S’il
fait quelque œuvre de miséricorde avec son bien
mai acquis, s’il loge et nourrit un pauvre, Dieu le
lui rend de la main à la main, c’est-à-dire en cette
vie; il n’aura rien à réclamer plus tard. — Le men-
diant que j’ai noyé avait bien vécu jusque-là, et il
U
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Google
162 l’ange et l'ermite
ne songeait pas à mal. Mais s’il avait continué sa
route, il aurait rencontré ce jour même une tenta-
tion à laquelle il n’aurait pas résisté et il aurait
commis un crime qui aurait perdu son âme. En le
faisant périr avant, je l’ai sauvé, et maintenant il
remercie Dieu dans le ciel. — Quant à l’enfant, sache
que son père et sa mère, depuis vingt ans qu’ils sont
ensemble, ont donné l'exemple de toutes les vertus*
Ils faisaient aux pauvres une si large part de leur
bien, qu’il leur en restait fort peu pour eux-mêmes.
Ils désiraient ardemment avoir un enfant qui fût
leur héritier et qu’ils élevassent dans la crainte du
Seigneur. Dieu l’accorda à leurs prières; mais la
venue de cet enfant changea insensiblement leur
cœur. Bien que leur charité ne fût pas morte, elle
s’attiédissait chaque jour ; ils craignaient, en don-
nant aux pauvres, de diminuer l’héritage de leur
fils. Le père ne songeait plus qu’à gagner ; il allait
devenir usurier pour accroître le patrimoine de cet
enfant. Ce penser lui était déjà entré au cœur, et il
était près de perdre tout le profit de sa longue piété
et de préparer en même temps la ruine de l’âme de
son fils. L’enfant, qui était encore innocent, est
maintenant sauvé, et ses parents, ne l’ayant plus,
rendront leur cœur à Dieu et reprendront leurs
bonnes œuvres. Dieu leur a fait à tous trois une
grande grâce. — Quand l’abbaye où nous avons
dormi fut fondée, les moines n’avaient ni rentes ni
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l’ange et l’ermite 163
terres, et ne s’en souciaient pas, confiants en la
bonté de Dieu : Dieu était leur unique fournisseur.
Ils étaient alors de sainte vie; rien, du matin au
soir, ne les troublait dans leurs oraisons. Mais les
aumônes que leur attira leur réputation de sainteté
les corrompirent peu à peu; ils s’embarrassèrent de
mijle affaires; ils ne cherchèrent plus que le moyen
d’augmenter leur richesse; ils oublièrent leur règle;
ils dédaignèrent les pauvres ; ils devenaient même
déloyaux et injustes. Chacun d’eux voulait être
dignitaire, abbé, prévôt ou cellerier; l’envie et la
convoitise les dévoraient; dans leur réfectoire, dans
leurs salles, on ne voyait que faste, on n’entendait
que vanité. Dieu a voulu qu’ils perdissent toutes ces
richesses et devinssent pauvres comme devant.
Jamais de riche moine on ne dira bonne chanson;
le vrai religieux doit être indigent; c’est dans les
pauvres maisons que Dieu habite. Maintenant ils ne
seront plus distraits de la prière ; ils ne convoite-
ront plus des dignités qui ne rapporteront rien ; ils
rebâtiront une abbaye moins belle, mais conve-
nable : les pauvres ouvriers qui en ont besoin y
gagneront les deniers qui ne font que nuire aux
moines. Voilà pourquoi j’ai allumé ce feu que nous
regardons. — Maintenant je m’en vais. Songe à la
leçon que Dieu t’a donnée. Retourne dans ta
retraite, et fais pénitence. »
En disant ces mots, le jeune homme changea
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lOi LANGE ET L'ERMITE
d’aspect et devint un ange lumineux. Il remonta au
ciel en chantant : Gloria in excelsis Deo! L’ermite
n’aurait plus voulu le quitter; il lui semblait ne
l’avoir pas entendu assez. Il s’étendit en croix à
t 4 erre et rendit grâce à Dieu de la grande bonté qu’il
lui avait faite. Il retourna à l’ermitage qu’il avait
follement abandonné et y passa toute sa vie. A sa
mort, Dieu reçut son âme et la couronna en pa-
radis. Puissions-nous avoir en ce monde tel désir de
bien faire que nous ayons dans l’autre cette pleine
clarté par laquelle nous connaîtrons l’homme et
Dieu!
La ressemblance des épisodes de ce conte avec
ceux qui composent le chapitre XX de Zadig est
frappante. La coupe enlevée à l’un et donnée à
l’autre, l’homme jeté dans la rivière, l’incendie, se
retrouvent dans les deux textes. Parnell, qu’a suivi
Voltaire, faisait seulement du noyé le serviteur de
l’un des hôtes, d’accord en cela avec plusieurs ver-
sions anciennes ; il avait conservé le trait du petit
enfant étranglé dans son berceau : Voltaire a fondu
ces deux épisodes en un seul, en remplaçant le ser-
viteur que l’ange noie par le neveu d’une veuve, qui
a fort bien reçu les voyageurs ; il s’est rencontré en
cela, sans doute fortuitement, avec d’autres formes
latines du récit, où celui qu’on noie est le fils de
l’hôte : on en avait fait soit un serviteur, soit un
pauvre étranger, pour éviter la répétition de deux
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l'ange et l’ermite
165
événements trop semblables (fils noyé, enfant
étranglé) ; on est allé plus loin encore en réduisant
à un seul, comme Voltaire, les deux meurtres
commis par le voyageur providentiel. L’incendie se
trouve dans notre conte français, dans le récit latin
de Jean le Jeune et dans Voltaire; il manque dans
Parnell, et l’on peut se demander si l’auteur de Zadxg
s’est encore ici rencontré par hasard avec deux
textes du moyen âge, ou s’il a puisé à d’autres
sources que le poème anglais. Nous verrons la
même question se poser tout à l’heure, et dans des
conditions plus curieuses, pour le même épisode.
Toutes les versions du moyen âge paraissent
avoir leur source plus ou moins directe dans un
texte plus ancien, qui nous présente l’histoire sous
une forme plus brève et plus simple, et, ce qui est
fort important, plus intimement liée au cycle
immense des pieux récits qui concernent la vie éré-
mitique des Pères du Désert. D’abord écrits en
grec, peut-être aussi en copte ou dans d’autres lan-
gues orientales, ces récits furent traduits en latin à
des époques diverses, mais en général, à ce qu’il
semble, antérieurement au vin® siècle. Les originaux
grecs ou autres sont en grande partie perdus; les
manuscrits lalins des Vitae Patrum , qui diffèrent
beaucoup entre eux, n’ont pas encore été soumis à
une étude comparative et critique ; en sorte qu’il est
très difficile de savoir à quelle époque remontent
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166
l’ange et l’ermite
et quand ont été mises en latin les histoires qu’ils
contiennent et que souvent tels ou tels d’entre eux
contiennent seuls. C’est le cas précisément pour la
nôtre. Elle est absente du plus grand nombre des
manuscrits et des éditions, et notamment de celle
du savant jésuite Rosweide (1615), la seule dont on
se serve depuis qu’elle a paru. C’est M. Victor Le
Clerc qui l’a signalée dans une édition du xvi° siècle
et dans un manuscrit du xiv®, conservé à la Biblio-
thèque Mazarinc, et d’après lequel M. E. du Méril
l’a publiée. Voici la traduction légèrement abrégée
de ce récit, où l’on remarque qu’il n’y a que trois
épisodes, étroitement liés l’un à l’autre, que la
scène est toujours dans le désert d’Égypte, et que les
personnages appartiennent uniquement au monde
des anachorètes.
Il y avait en Égypte un solitaire qui demandait à
Dieu de lui montrer ses jugements. Un jour un ange
de Dieu, sous l’apparence d’un vieillard, lui apparut
et lui dit : « Viens, parcourons ce désert; allons
chez les saints pères qui l’habitent et obtenons leur
bénédiction. » Ils partirent, et, après beaucoup de
fatigue, ils arrivèrent à une grotte, où ils trouvèrent
un saint homme qui les reçut fort bien, leur lava
les pieds et leur offrit ce qu’il avait. Au matin,
quand ils le quittèrent, l’ange prit en cachette le
plat dans lequel il leur avait servi à manger.
L’ermite se disait : « Quelle idée a-t-il eue d’enlever
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l’ange et l’ermite
167
son plat à ce saint homme, qui nous a reçus en si
grande charité? » — Or leur hôte envoya après eux
son fils, qui les rejoignit, et leur dit : « Rendez le
plat que vous avez pris. » L’ange lui dit : « C’est
mon compagnon, qui me précède, qui Ta : va le lui
demander. » Et comme le jeune homme passait
devant, il le poussa dans le précipice qui longeait
la route, où il périt. L’ermite, voyant cela, fut rem-
pli de terreur et dit : « Malheur à moi! qu’avons-
nous fait à notre excellent hôte? Après l’avoir volé,
nous tuons son fils! » — Ils marchèrent encore, et
ils arrivèrent à une petite maison où vivait un abbé
avec deux disciples. Ils frappèrent, mais l’abbé leur
fit dire : « Retirez-vous; je n’ai pas de place à vous
donner. » Ils le supplièrent de les laisser passer la
nuit sous son toit, car ils étaient très las, mais il
refusa encore. Ils insistèrent : « Les bêtes féroces,
dirent-ils, vont nous dévorer, si tu ne nous ac-
cueilles. » Enfin l’abbé, impatienté, dit à un de ses
disciples : « Mène-les à l’étable. » Arrivés là, ils
demandèrent de la lumière, pour voir où ils pou-
vaient se coucher; elle leur fut refusée. Ils deman-
dèrent à se restaurer : un des disciples leur apporta
un peu de pain et d’eau, en leur disant : « C’est sur
ma portion que je vous le donne; faites que mon
maître n’en sache rien. » Ils restèrent toute la
nuit ainsi, étendus sur la dure. Le matin venu,
l’ange dit à un des disciples : « Prie ton maître de
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l'ange et l’ermite
nous accorder audience : nous avons quelque chose
à lui donner. » L’abbé étant venu, l’ange lui offrit le
plat qu’il avait enlevé au saint homme. — Ils re-
prirent leur route. L’ermite, ne sachant pas que ce
vieillard fût un ange, lut dit avec indignation :
« Éloigne-toi de moi : je ne veux plus de ta compa-
gnie. Tu enlèves son bien à cet homme qui nous a
si bien reçus, tu fais périr son fils, et ce que tu lui
as pris, tu le donnes à un homme qui ne craint pas
Dieu et qui n’a compassion de personne! » L’ange
lui répondit : « N’as-tu pas demandé à Dieu de te
faire voir ses jugements? J’ai été envoyé pour te les
montrer. Le plat que j’ai enlevé au saint homme
n’avait pas une bonne origine, et il ne convenait pas
qu’un homme si bon et si pieux eût chez lui quelque
chose de mal acquis; ce qui était mauvais a été
donné au mauvais, pour compléter sa perte. Quant
au fils, si je ne l’avais pas tué, il aurait assassiné
son père la nuit suivante. » Alors l’ermite, connais-
sant que c’était un ange qui lui parlait, tomba la
face contre terre à ses pieds. L’ange disparut, et
l’ermite comprit que les jugements de Dieu sont
justes.
Telle est la source la plus reculée où nous pou-
vons faire remonter toutes les versions occidentales
de notre récit. Mais les versions orientales en sont
indépendantes. La plus ancienne comme forme et la
plus connue est celle que Mahomet a insérée dans
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l’ange et i/ermite 169
le Koran (XYIII, 64-81). La voici, sous la forme
bizarre, fragmentaire et énigmatique que le pro-
phète a souvent donnée aux récits qu’il met dans la
bouche de Dieu lui-même :
Moïse rencontra un de nos serviteurs, favorisé
de la grâce et éclairé de la science. « Puis-je te
suivre, lui dit Moïse, afin que tu m’enseignes une
portion de ce qu’on t’a enseigné à toi-même? »
L’inconnu répondit : « Tu n’auras pas assez de
patience pour rester longtemps avec moi, car tu ne
pourras supporter des choses dont tu ne compren-
dras pas le sens. — S’il plaît à Dieu, dit Moïse, tu
me trouveras persévérant, et je ne désobéirai point
à tes ordres. — Eh bienl dit l’inconnu, suis-moi;
mais ne me fais de questions sur quoi que ce soit,
si je ne t’en ai parlé le premier. » Ils se mirent
donc en route tous deux et Us montèrent dans un
bateau; quand ils le quittèrent, l’inconnu le mit
hors de service. « Tu viens de faire là une action
étrange, dit Moïse ; as-tu brisé ce bateau pour
noyer ceux qui sont dedans? — Ne t’ai-je pas dit
que tu n’aurais pas assez de patience pour rester
avec moi? — Ne m’impose pas, dit Moïse, des
obligations trop difficiles, et pardonne-moi d’avoir
oublié tes ordres. » — Ils partirent, et bientôt
rencontrèrent un jeune homme. L’inconnu le tua.
« Gomment! dit Moïse, tu viens de tuer un inno-
cent! Quelle action détestable! — Ne t’ai-je pas dit
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170
l’ange et l’ermite
que tu n’aurais pas assez de patience pour rester
avec moi? — Excuse-moi cette fois. Si je te fais
encore une seule question, tu ne me permettras
plus de t’accompagner. » — Ils marchèrent jus-
qu’aux portes d’une ville. Ils demandèrent l’hospi-
talité aux habitants, mais ceux-ci refusèrent de les
recevoir. Gomme un mur menaçait ruine, l’inconnu
le releva : « Tu aurais dû, dit Moïse, demander à
ces gens une récompense. — Nous allons nous sé-
parer, dit l’inconnu : tu n’as pas eu la patience qu’il
fallait. Je vais t’expliquer les choses qui t’ont étonné.
Le bateau appartient à de pauvres pêcheurs; je l’ai
mis hors de service, parce que derrière nous arri-
vait un roi qui s’empare de tous les navires en bon
état. Quant au jeune homme, ses parents étaient
croyants ; mais, s’il avait vécu, il les aurait infectés
de sa perversité et de son incrédulité; Dieu leur
donnera en échange un fils vertueux et digne d’affec-
tion. Le mur est l’héritage de deux orphelins, dont
le père était un homme pieux : sous ce mur est un
trésor, et Dieu veut que leur âge de raison arrive
avant que ce trésor soit trouvé. Je n’ai fait aucune
de ces actions de mon propre chef, et voilà l’expli-
cation que tu n’as pas eu la patience d’attendre. »
L’épisode des Vitae Patrum et les versets du
Koran paraissent bien avoir une source commune.
Entre les deux récits, les ressemblances sont frap-
pantes. Ici comme là, nous avons deux voyageurs,
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l’ange et l’ermite
171
dont l’un est inspiré surnaturellement et commet
des actions en apparence déraisonnables ou mau-
vaises, qui indignent l’autre jusqu’à ce qu’il en ait
l’explication. Ces actions, ici comme là, sont au
nombre de trois : celle du milieu est le meurtre
d’un jeune homme innocent; la première et la troi-
sième diffèrent dans leur forme, mais sont pareilles
au fond : dans les deux récits, le personnage sur-
naturel récompense un bienfait par un dommage
(car il est clair que les maîtres du bateau y avaient
bénévolement accueilli les voyageurs), et paye un
mauvais accueil par un service (ou un présent). Il
n’est donc pas douteux qu’il n’y ait entre les deux
légendes, sinon identité, au moins parenté proche.
D’autre part, qu’elles proviennent l’ùne de l’autre,
il n’y a pas d’apparence. Les récits arabes, sauf
ceux qui sont venus par l’Espagne, n’ont guère
passé en Europe qu’à l’époque des Croisades et
surtout au xm° siècle, et le chapitre des Vitae Patrum
est sans doute fort antérieur à cette date; quant à
supposer que Mahomet aurait connu et appliqué à
Moïse la légende chrétienne, il suffit, pour démon-
trer l’invraisemblance de cette hypothèse, de remar-
quer que le récit arabe porte toutes les marques
d’une antiquité plus reculée que la légende des
Vitae Patrum , la coupe volée et donnée paraissant
un affaiblissement évident des deux épisodes du
bateau endommagé et du mur soutenu.
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172 l’ange et l’ermite
Le nom de Moïse nous renvoie à une source
juive : on sait de reste que tout ce qui concerne
dans le Koran les personnages de l’Ancien Testa-
ment a été emprunté par Mahomet aux traditions
des Juifs d’Arabie, et c’est certainement une de ces
traditions qu’il faut reconnaître dans la belle his-
toire de Moïse et de son divin guide. Elle répond
merveilleusement à la préoccupation constante et
passionnée d’Israël : comment concilier la justice
de Dieu avec la façon dont les choses se passent
dans le monde? Dieu a dit : Je récompenserai le
juste, je punirai l’impie; et cependant nous voyons
chaque jour l’impie vivre heureux et prospère, le
juste souffrir tous les malheurs. Ce problème poi-
gnant, la pensée juive a essayé de le résoudre de
bien des manières. La plus ordinaire et la nlus
commode est de le supprimer, d’affirmer impertur-
bablement la prospérité des bons, le malheur des
méchants. Mais l’évidence est trop contraire à une
pareille thèse : plus d’un parmi les Juifs l’avait
reconnu, et cherchait vainement une explication
qui satisfît le besoin de justice de son cœur. « Il y
a des justes, dit l’Ecclésiaste, auxquels il arrive
des malheurs comme s’ils faisaient les œuvres des
impies, et il y a des impies qui sont aussi tran-
quilles que s’ils vivaient en justes... J’ai vu les
larmes des innocents couler sans que personne les
consolât; je les ai vus, privés de tout secours,
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173
l’ange et l’ermite
impuissants à résister à la violence... Et j’ai com-
pris que l’homme ne peut nullement trouver la
raison des œuvres de Dieu qui se font sous le soleil ;
plus il aura peiné à la chercher, moins il la trou-
vera. » Mais cette renonciation ne convenait pas à
tout le monde. Beaucoup prétendaient que les justes
qui souffraient avaient commis des péchés qu’on ne
connaissait pas, dont ils ne se souvenaient peut-
être plus eux-mêmes, et pour lesquels ils étaient
punis. C’est le système des amis de Job, auxquels il
répond avec une si ardente éloquence, en procla-
mant devant Dieu et les hommes qu’il n’a pas
mérité le malheur qui le frappe. L'auteur du livre
de Job fait, comme on le sait, apparaître Dieu lui-
même, non pour résoudre l'insoluble question, mais
pour écraser, par le déploiement magnifique de la
toute-puissance divine, le faible esprit de l’homme
qui se permet de murmurer contre elle. Le dénoue
ment du livre semble indiquer que, dans l’esprit de
l’auteur, les malheurs des justes ne peuvent être
qu’une épreuve passagère, que Dieu compensera en
doublant les bénédictions qu’il leur accorde. C’est
aussi la morale du livre de Tobie, écrit, comme
l’auteur le fait entendre lui-même, à l’imitation du
livre de Job, et où l’on voit, comme dans notre
conte, un ange accompagner un voyageur et pré^
parer l’accomplissement merveilleux des desseins
du Tout-Puissant.
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174 l’ange et l’ermite
C’est évidemment du même cercle d’idées, du
même milieu qu’est sortie la parabole musulmane
et chrétienne, et ces considérations suffiraient à lui
assigner une origine hébraïque; mais nous pouvons
heureusement indiquer, sinon la source même où a
puisé Mahomet, du moins un récit juif étroitement
apparenté à celui du Koran. On trouve dans diffé-
rents textes rabbiniques l’histoire suivante, dont
je dois à l’obligeance de mon savant confrère,
M. Joseph Derenbourg, de pouvoir donner une tra-
duction approximative :
Rabbi Josué ben Lévi désirait ardemment voir le
prophète Élie, qui parcourt incessamment la terre,
et savoir ce qu’il fait dans ses voyages. Son
vœu fut exaucé : il rencontra le prophète et lui
demanda de l’accompagner. « Je te le permets, dit
celui-ci; mais tu ne resteras pas longtemps avec
moi, parce que tu verras des choses que tu ne
pourras supporter. » Ils se mirent en route et
furent reçus à la fin du premier jour chez des gens
très pauvres, qui n’avaient pour tout bien qu’une
vache, mais qui les hébergèrent aussi bien qu’ils le
purent et leur firent beaucoup d’honneur. Dans la
nuit, Élie se releva et tua la vache. — Le lende-
main, ils demandèrent asile à un riche qui ne les
regarda même pas, ne leur donna ni à boire ni à
manger, et leur accorda à peine un gîte. Ce riche
faisait travailler aux fondations d’une maison qu’il
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l’ange et l’ermite 175
construisait. Au milieu de la nuit, Élie se leva,
: entoura d’une corde le terrain en construction, et
sous ses mains un palais magnifique sortit de
terre. — Le jour d’après, ils arrivèrent dans une
grande ville, dont les habitants les reçurent fort
mal. « Je souhaite que tous vos fils deviennent
chefs », leur dit Élie en les quittant. — Dans la
ville qu’ils atteignirent le lendemain, ils trouvèrent
des citoyens honnêtes et bons, qui les accueillirent
aussi bien que possible. Le prophète, en prenant
congé d’eux le matin, leur dit : « Je souhaite que,
4e tous vos fils, un seul arrive à être chef ». —
Rabbi Josué, qui murmurait depuis longtemps, ne
put se contenir : « Est-ce bien Élie, l’envoyé de
Dieu, que j’accompagne? s’écria-t-il. Il égorge la
vache de pauvres gens pleins de charité; il con-
struit un palais pour un riche inhospitalier; il
souhaite la plus haute fortune aux habitants d’une
ville qui nous accueille avec dureté, le malheur à
celle où nous sommes bien reçus! — Je t’avais
dit, répondit le prophète, que tu ne pourrais long-
temps rester avec moi. Je te quitte; mais je vais
d’abord t’expliquer ces actions qui te surprennent
et qui me sont commandées par Dieu. Le pauvre
homme du premier jour aime sa femme par-dessus
tout : elle devait périr cette nuit même, et je la lui
ai conservée en prenant en échange la vie de sa
vache. En creusant ses fondations, le riche aurait
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176
l’ange et l’ermite
mis au jour un immense trésor : j’ai élevé ce palais
qui s’écroulera un de ces malins et qui l’empêchera
de trouver des richesses dont il aurait fait un mau-
vais emploi. J’ai souhaité à ces mauvaises gens
d’ètre tous chefs parce que, dans une cité où il y a
beaucoup de chefs, rien ne va bien; j’ai souhaité un
seul chef aux autres parce qu’il n’y a d’ordre et de
bon gouvernement qu’avec un seul chef. » Il dispa-
rut alors, et Rabbi Josué comprit son œuvre et les
mystérieux jugements de Dieu.
Rabbi Josué ben Lévi, qui est le héros d’un grand
nombre de légendes rabbiniques, vivait en Pales-
' tine au m° siècle de notre ère. Est-ce à lui qu’était
originairement attribuée l’aventure? On peut en
douter. Il semble bien, en tout cas, que ce ne fût
pas non plus à Moïse, car le rôle assigné à Élie con-
vient tout à fait à l’idée que se fait de lui la tradi-
tion juive, et doit par conséquent être primitif : or
Élie, qui est censé parcourir la terre jusqu’à la fin
des siècles, n’avait pas commencé son voyage
éternel au temps de Moïse. C’est sans doute à cause
de cela que Mahomet a supprimé son nom : les
commentateurs du Koran mettent à sa place Khidhr,
personnage assez fantastique, qui a pris chez les
musulmans beaucoup des attributions légendaires
d’Élie, et qui est comme lui, moins la faule, une
sorte de Juif errant anticipé. Le personnage inconnu
qui sans doute, dans la forme la plus ancienne du
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l’ange ET L’ERMITE 177
récit, accompagnait Élie pendant quelques jours, a
été remplacé dans une version par la figure popu-
laire de Rabbi Josué ben Lévi, dans l'autre par
Moïse lui-même. Ce qui a pu amener cette dernière
substitution, c’est qu’une autre légende, bien pro-
bablement juive, plaçait Moïse en face du problème
de la destinée humaine, et humiliait le raisonne-
ment court et borné du plus sage des hommes
devant les mystères de la Providence. Seulement le
cadre n’est pas le même. L’auteur du récit que nous
avons étudié jusqu’à présent, pour rendre la leçon
plus frappante, a voulu que les événements qu’il
s’agit d’interpréter fussent non pas des faits natu-
rels ou accidentels, mais des actions accomplies
sciemment par un envoyé de Dieu, au scandale et
à l’épouvante de celui qui en est témoin. Il a
ainsi donné à son histoire un caractère surprenant
et dramatique qui en a fait le prodigieux succès.
Dans l’autre légende, d’ailleurs fort belle aussi, les
faits dont Moïse est spectateur ne sont pas les
actions d’un ange : les hommes seuls, en suivant
leurs passions aveugles, accomplissent sans le vou-
loir le jugement de Dieu. En outre, l’explication
mystérieuse de ces faits est cherchée dans le passé
et non dans l’avenir. Voici cette légende :
Moïse étant tourmenté par cette terrible question
de la distribution de3 biens et des maux sur la
terre, Dieu le transporta sur une montagne, et
12
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178 l’ange et l’ermite
voulut lui faire comprendre comment il gouverne
le monde. Au pied de la montagne sourdait une
fontaine. Moïse vit un cavalier s’approcher pour y
boire : il laissa sur le bord, en s’en allant, un sac
rempli de pièces d’or. Un berger survint, trouva le
sac, et partit en l’emportant. Le cavalier, s’étant
aperçu de sa perte, revint à la fontaine, où il ne vit
qu’un vieillard qui venait d’y arriver, et qui, ayant
mis à terre le fardeau qu’il portait, se reposait un
instant. Le vieillard eut beau protester qu’il n’avait
pas vu le sac, et prendre Dieu à témoin, le cavalier
tira son sabre et le tua. Moïse était rempli d’hor-
reur et d’indignation à la vue de tant d’événements
injustes. Mais Dieu lui dit : « Ne t’étonne pas de ce
que tu as vu : le vieillard avait jadis assassiné le
père du cavalier; l’or appartient légitimement, sans
qu’il le sache, au berger qui l’a trouvé; le cavalier
l’avait mal acquis et en aurait fait mauvais usage :
ainsi justice est faite à tous. »
Telle est l’histoire qui se lit dans VAdjaïb ou
Livre des Merveilles , de Zachariah ben Mohammed
de Cazwin, appelé communément Cazwini, et qui,
d’après un savant anglais, M. Baring-Gould, se
lirait aussi dans le Talmud. Mes recherches ne
m’ont pas jusqu’à présent permis de vérifier cette
assertion, qui, si elle était fondée, mettrait hors de
doute l’origine juive de ce récit. Notons en tout cas
qu’il a passé en Occident comme le premier. Il se
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l’ange et l’ermite 179
trouve deux fois dans les Gesta Romanorum , une
fois (n° 127) isolé, l’autre fois (n° 80) uni au récit
précédent. Dans cette forme, qui est encore aujour-
d’hui populaire en Bretagne et en Sicile, l’ermite
assiste par hasard, de sa grotte, à l’aventure de la
fontaine, plus ou moins modifiée : c’est l’indigna-
tion qu’il éprouve à cette vue qui lui fait quitter sa
retraite et renoncer au service d’un Dieu qui laisse
arriver de pareilles injustices: l’ange qu’il ren-
contre et avec qui il fait route lui explique celle-là
en même temps que ses propres actions. Dans une
autre version, celle de la Scala Celi , cette aventure
est, moins heureusement, insérée dans la première :
elle se passe devant l’ermite et son compagnon au
début de leur voyage, qu’elle ne motive plus. Elle
trouble ainsi, par son caractère différent, le récit
auquel on l’a mêlée. En effet, comme on l’a vu,
l’attrait de ce récit repose sur ce que les actions qui
révoltent l’ermite sont toutes commises de propos
délibéré par son mystérieux compagnon, et que le
lecteur ressent à chacune d’elles, comme l’ermite
lui-même, de la surprise et de l’indignation, tout
en pressentant vaguement qu’elles recevront à la
fin une explication satisfaisante.
Le conte du vieillard à la fontaine ne porte pas
moins profondément que celui des deux voyageurs
l’empreinte de l’esprit juif. On a dit, en parlant de
ce dernier récit, que l’inspiration en était chrétienne
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l’ange et l'ermite
aussi bien que musulmane. En réalité, elle est pure-
ment juive ; le mahométisme et le christianisme
n’ont fait que l’adopter, ce dernier en la modifiant
gravement. La légende convenait à l’islam par son
côté fataliste : tout ce qui arrive doit arriver et
arrive pour le bien, tout ce qui est écrit dans le
livre des volontés de Dieu s’accomplit, et il est
insensé à l’homme d’essayer de le comprendre ou
de s’y opposer. Mais le christianisme est placé à
un point de vue bien différent de celui de notre
légende. L’apparente injustice de la distribution
terrestre des biens et des maux n’a rien dont le
chrétien s’indigne ou se scandalise. Rien de ce qui
se passe dans ce monde ne saurait ébranler sa foi,
puisque rien n’y est accompli, et que l’explication
de toutes choses se trouvera ailleurs. Ce n’est point
ici-bas, c’est dans le royaume de Dieu, que se réali-
sera la justice absolue. Le chrétien n’a pas non
plus besoin de paraboles pour savoir que les souf-
frances des bons sont ou des épreuves qui les puri-
fient s'ils les supportent avec résignation, ou des
peines que Dieu dans sa bonlé leur inflige sur la
terre pour leur épargner dans l’autre vie des souf-
frances beaucoup plus grandes; il sait également
que la prospérité du mauvais est aussi vaine que
passagère,* et qu’elle sera cruellement expiée dans
l’éternité. Malgré ces divergences profondes, la
légende juive était si belle, si frappante, et ensei-
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l’ange et l’ermite 181
gnait si admirablement à humilier sa raison devant
Dieu et à renoncer à pénétrer ses insondables mys-
tères, que les chrétiens ne résistèrent pas à se l’ap-
proprier. On peut croire que cette appropriation se
fit en Égypte, dans ce pays où, avant l’invasion
musulmane, juifs, chrétiens et païens de toutes
sortes vivaient les uns à côté des autres; en con-
servant pour personnages des ermites de la Thé-
baïde, la légende du moyen Âge latin semble encore
attester son origine. Cette légende, les chrétiens
l’admirent d’abord telle à peu près qu’ils l’avaient
reçue, sous une forme qui ressemble plus à celle du
Koran qu’à celle des livres rabbiniques ; ils en gar-
dèrent même d’abord presque entièrement l’appli-
cation toute temporelle ; mais bientôt ils s’efforcè-
rent de rapprocher cette application de la doctrine
proprement chrétienne, et les transformations suc-
cessives qu’on lui fit subir méritent d’être examinées.
Rien, naturellement, qui se rapporte à l’autre
vie dans la légende juive : Élie ne prévoit que les
conséquences temporelles des actions qu’il accom-
plit; de même, dans le Koran, l’émissaire de Dieu
endommage le bateau de braves gens parce que
sans cela on l’aurait enlevé à ses maîtres; il étaie le
mur de mauvais hôtes pour conserver un trésor à
des orphelins; il tue le fils de bons parents parce
que ce fils les aurait pervertis, mais Dieu leur
rendra un fils vertueux qui sera pour eux une béné-
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182 L’ANGE ET LIMITE
diction. — Dans le récit des Vitae Patrum , l’idée du
salut éternel n’est encore que faiblement indiquée.
L’ange tue le fils de son premier hôte parce que
ce jeune homme allait assassiner son père; il lui
enlève son plat et il le donne à l’avare parce que
ce plat était mal acquis : motif peu clair dans les
deux cas, car on ne dit pas que ce fût le premier
hôte qui eût mal acquis ce plat (et d’ailleurs, en le
lui enlevant, on ne lui aurait pas enlevé son péché),
et le second hôte, auquel on en fait don, ne con-
tracte aucune faute en le recevant. — Mais, dans
les formes subséquentes, l’application devient de
plus en plus spirituelle. Si l’ange dérobe à son hôte
la coupe qu’il aimait, c’est, d’après les Gesta Borna-
norum , qu’à force de l’aimer il y buvait sans cesse
et s’enivrait tous les jours; c’est, d’après Jacques
de Vitri et notre conte français, qu’il y était trop
attaché et ne pratiquait plus le renoncement absolu.
Cette même coupe est donnée, dans toutes les ver-
sions, à l’hôte avare et dur pour qu’il ait la récom-
pense temporelle d’une hospitalité qui ne doit pas
empêcher sa damnation. Le serviteur qui sert de
guide est encore précipité dans l’eau, d’après Jac-
ques de Vitri, parce qu’il aurait tué son maître la
nuit suivante ; mais les Gesta , qui mettent à sa
place un mendiant étranger, le font noyer parce
que, vertueux jusque-là, il allait commettre un
péché qui l’aurait damné; d’autres versions, entre
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l’ange et l’ermite
183
autres celle qu’a connue Luther, font même de ce
guide un ermite, que l’ange jette dans un précipice
parce que, après avoir pendant quarante ans résisté
à la tentation de retourner dans le monde, il allait
y céder et perdre ainsi le fruit de sa longue péni-
tence. L’ange étrangle le petit enfant d’un bon hôte
parce que l’affection trop vive de ses parents pour
lui menaçait leur salut; il brûle l’abbaye pour
ramener les moines à la vie pauvre qui leur con-
vient seule. Combien nous sommes loin des expli-
cations de la légende juive! Le bien ou le mal
temporel n’ont plus aucune importance, ou plutôt
leur valeur est à peu près intervertie : ils ne sont
distribues par Dieu qu eu égard aux conséquences
qu’ils doivent produire pour la vie éternelle, la
seule intéressante, la seule réelle. L'esprit chrétien
s’est emparé de la vieille parabole et Fa complète-
ment transformée.
Elle devait subir à l’époque moderne une trans-
formation dernière. Luther, Herbert et les autres
ont à peu près conservé la légende et l’application,
telle que la leur transmettait le moyen âge, bien
que le trait de la coupe dérobée à l’un et donnée à
l’autre les ait tous embarrassés. Parnell entre déjà
dans une voie nouvelle : Fange dit encore que le
père dont il a étranglé l’enfant le gâtait et aimait
moins Dieu depuis sa naissance; mais s’il noie le
valet qui lui sert de guide, c’est tout simplement
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184 l’ange et l’ermite
parce qu’il allait voler son maître. C’est à un riche
fastueux, et non à un pauvre solitaire, qu’il enlève
la coupe d’or : cette leçon lui apprendra à prati-
quer l’hospitalité avec moins d’ostentation ; il la
donne à un hôte avare : celui-ci verra qu’il y a
quelquefois profit à héberger les passants et devien-.
dra plus hospitalier. Ainsi les vues de la sagesse
humaine, dans la bouche même de l’ange, se sub-
stituent aux enseignements de l’ascétisme. — Les
dernières traces de l’esprit chrétien sont naturel-
lement effacées par Voltaire. Il conserve, pour la
coupe d’or, les deux explications données par Par-
nell; il supprime, sans doute comme trop révoltant
et ne pouvant recevoir une explication satisfaisante,,
l’épisode de l’enfant étranglé dans son berceau; il
le remplace en faisant du guide que l’ange noie le
neveu d’une veuve charitable qui l’aurait assassinée
dans la nuit. Le contraste le plus frappant est offert
par l’épisode de l’incendie, tel qu’il est dans le
conte français du xni° siècle et dans le roman du
xviii®. Dans le premier, l’ange réduit l’abbaye en
cendre pour anéantir la funeste richesse des moines ;
dans le second, l’ange met le feu à la maison d’un
aimable philosophe parce que dans les ruines il
trouvera un trésor qui lui permettra de jouir plus
largement de la vie : il y a là une coïncidence
singulière, peut-être fortuite, avec le récit juif et
arabe, si ce n’est que l’ange détruit, au lieu de
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l’ange et l’ermite 185
l’étayer, le mur qui cache un trésor. Ainsi notre
conte, après avoir traversé une phase intermé-
diaire, est revenu à son point de départ, et nous
le voyons dans Voltaire, comme dans l’ancienne
légende juive, chercher sur la terre même, et sur
la terre seule, la justification mystérieuse des appa-
rentes injustices de Dieu.
Mais si la parabole, ainsi comprise, se rapproche
plus, au moins extérieurement, de son inspiration
primitive, si elle est plus saisissante et plus mer-
veilleuse, il faut avouer qu’elle est moins apte à
résoudre l’énigme de la destinée humaine que
quand elle était pénétrée de l’esprit chrétien. Il est
trop évident que les malheurs qui frappent les
hommes n’ont pas toujours pour effet de corriger
leurs mœurs, de punir leurs fautes, ou de leur pré-
parer des compensations imprévues. U y a bien
des vols qui n’enrichissent que leurs coupables
auteurs, bien des meurtres dont les victimes ne
préméditaient pas de crimes, bien des incendies qui
détruisent les maisons de fort honnêtes gens sans
leur donner de trésors en échange. On comprend
que l’ermite du vieux conte, quand l’ange lui
explique les raisons et le but de ses actions, tombe
à ses pieds, et, prosterné la face contre terre,
adore les jugements de Dieu : il est clair, en effet,
que les événements les plus incompréhensibles b
notre raison peuvent toujours s’expliquer d’une
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l’ange et l’ermite
manière conforme à la justice divine, si l’explica-
tion est réservée pour l’autre monde. Mais l’expli-
cation toute terrestre donnée à Zadig par son com-
pagnon ne pouvait aussi facilement le convaincre :
l’ange aurait dû établir que toutes les vicissitudes
humaines sont susceptibles de recevoir cette même
explication. C’est que Voltaire, dans Zadig et plus
tard dans Candide , a prétendu agiter plutôt que
résoudre la question de la destinée humaine. L’op-
timisme était à la mode, comme aujourd’hui le pes-
simisme, et préoccupait beaucoup Voltaire. Dans
ses deux romans, comme en maint autre passage
de ses écrits, il a l’air de le défendre, mais il
s’y prend de façon à montrer cru’il n’est pas lui-
même bien convaincu de la bonté de sa cause, et il
semble souvent la plaider avec plus d’ironie que de
sérieux. On sent qu’il voudrait bien que l’optimisme
fût la vérité, mais qu’il est loin de le trouver évi-
dent. Quand l’ange Jesrad a expliqué à Zadig les
actions qui l’avaient scandalisé, celui-ci ne se rend
pas. « Il est donc nécessaire, dit-il, qu’il y ait des
crimes et des malheurs, et que ces malheurs tom-
bent sur les gens de bien? » Jesrad lui répond par
des considérations générales sur l’immensité de
l’univers, l’enchaînement des choses et la puissance
de Dieu, et conclut, à peu près comme Jéhovah
dans le livre de Job, à un ordre de soumission
pur et simple. « Faible mortel, dit l’ange en ter-
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187
l’ange et l’ermite
minant, cesse de disputer contre ce qu’il faut
adorer. — Mais..., » dit Zadig. — Comme il disait
mais , l’ange prenait déjà son vol vers la dixième
sphère. Zadig, à genoux, adora la Providence et se
soumit.
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LES ANCIENNES VERSIONS FRANÇAISES
DE L’ART D'AIMER
ET
DES REMÈDES D’AMOUR D’OVIDE 1
Messieurs,
La poésie didactique, fort cultivée dans l’école
d’Alexandrie, s’était introduite dans la littérature
romaine, si profondément soumise à l’influence de
cette école ; on l’avait pratiquée sous ses deux
formes : celle où elle expose une science, celle où
elle enseigne un art. Ovide, déjà connu dans le
monde brillant du temps d’Auguste par ses épîtres
et ses élégies, s’amusa, quand il eut quarante ans,
à enfermer dans le cadre, sérieux seulement en
apparence, d’un poème didactique le résultat des
expériences amoureuses de sa jeunesse, faites soit
dans la haute société romaine, soit surtout dans le
1. Lu dans la séance publique annuelle de l’Académie des
inscriptions et belles-lettres le vendredi 14 novembre 1884.
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490 LES VERSIONS FRANÇAISES
monde de la galanterie facile et vénale que for-
maient les affranchies. Mais les esprits du moyen
âge prirent à la lettre ce cadre sérieux et cette
forme didactique; ils étaient habitués à ne chercher
dans la littérature que Futilité, et surtout à re-
garder les poètes de l’antiquité comme des docteurs
remplis d’une science profonde. Aussi les clercs,
c’est-à-dire les gens qui savaient le latin, étant
instruits par Ovide, passaient pour bien supérieurs
dans la science de l’amour à ceux qui ne pouvaient
recourir à cette source, et l’on songea naturellement
de bonne heure à mettre un si précieux guide à la
portée des laïques. La tâche n’était pas aisée. Rien
ne ressemblait moins à la société pour laquelle écri-
vait Ovide que la société française du xn® siècle. La
vie que le poète latin suppose menée par les jeunes
gens et les femmes auxquels il adresse ses futiles
leçons est la vie urbaine telle qu’on la menait à
Rome il y a dix-neuf siècles, telle à peu près qu’on
la mène aujourd’hui dans nos grandes capitales,
mais telle qu’on l’ignorait absolument alors, au
moins dans les hautes classes. Les chevaliers,
quand ils n’étaient pas en guerre, vivaient dans
leurs châteaux isolés, n’ayant d’autre plaisir que la
chasse, les tournois, ou la visite de chanteurs de
geste et de conteurs ambulants, et coulaient au
milieu de leurs vassaux l’existence la plus mono-
tone; leurs femmes ne quittaient le château que de
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DE L’ART D’AIMER AU MOYEN AGE 191
loin en loin, aux grandes fêtes, pour aller à la cour
du suzerain prendre part à de grands repas et à de
longues caroles . Les bourgeois des villes avaient
des rapports sociaux moins rares, mais quelle dif-
férence entre la Rome d’Auguste et le Paris de
Louis VIII Dès le début, c’est au théâtre, à l’am-
phithéâtre, au cirque, qu’Ovide engage le chasseur
à choisir son gibier, à tendre ses filets. Que pou-
vaient comprendre à ces conseils des gens qui
n’avaient jamais rien vu ni imaginé de semblable?
Que pouvaient-ils comprendre à toute cette peinture
d’un monde éclatant et divers, à ce luxe ingénieux
fait des tributs du monde entier, à ces « familles »
d’esclaves, à cette vie facile des affranchies, à tout
ce qui forme l’atmosphère ambiante où se joue
l’esprit du poète latin, lui-même si insaisissable
pour un lecteur du xn® siècle dans sa grâce à la
fois libre et recherchée, dans son ironie toujours
sensible bien que cachée, dans ses sourires et ses
demi-mots sûrs d’être compris, dans ses perpétuelles
allusions aux fables grecques? Le moyen âge, à
vrai dire, avec son incapacité profonde de se repré-
senter autre chose que lui-même, n’eut jamais con-
science de l’abîme qui le séparait de l’antiquité : il
traduisait tranquillement miles par « chevalier »
ou pontifex par « évêque », sans se douter de
l’écart qui existait entre les idées représentées par
ces mots. Mais ici la difficulté se dressait devant le
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192 LES VERSIONS FRANÇAISES
traducteur avec une telle réalité qu’il ne pouvait
pas ne pas la voir, et l’on se demande avec curio-
sité comment il s’y sera pris pour la tourner ou la
vaincre.
Nous ne savons comment s’en était tiré Chrétien
de Troyes, le poète le plus célèbre du xii« siècle;
il avait traduit l’Art d’aimer, mais sa version est
perdue. Nous en avons plusieurs autres. La plus
ancienne n’est pas complète dans l’unique copie,
fort mauvaise, qui nous l’a conservée. L’auteur se
nomme dès les premiers vers; c’était un clerc, un
maître :
Entendez tout, grant et petit,
Ce que maistre Elies nous dit.
Sa traduction est très abrégée ; il supprime tout
simplement la plupart des détails, des agréments
de style, des mille allusions de tout genre qui font
le principal charme du poème latin. Çà et là, au
contraire, il a modifié ou amplifié son modèle, et ce
sont les passages de ce genre qui offrent surtout
de l’intérêt. Le début est très curieux. Après avoir
annoncé, comme Ovide, que son enseignement por-
tera sur trois points : le choix d’une amie, le moyen
de gagner son amour, puis celui de le conserver, il
déclare que, pour trouver et choisir une maîtresse,
le meilleur endroit est Paris. Élie habitait donc
Paris, et c’est à un public parisien et bourgeois qu’il
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DE L’ART D’AIMER AU MOYEN AGE 193
s’adresse. « Tu trouveras, dit-il à son disciple, les
dames et les demoiselles en grand nombre, soit dans
l’île, où elles se promènent, soit dans les prés de
Saint-Germain, où elles vont pour « caroler », ou
bien au parvis : c’est là qu’elles se rendent toutes
en procession; plusieurs, je le sais, y vont pour
prier Dieu, mais la plupart, croyez-moi, y vont pour
se faire voir et voir les autres gens. » Il est piquant
de voir l’église remplacer ici les théâtres, dont Ovide
avait dit :
Spectatum veniunt, veniuni spectentur ut ipsae .
Le passage qui suit est plus intéressant encore.
Pour donner quelque chose d’analogue à la descrip-
tion que fait le poète latin des représentations
théâtrales et des mille occasions qu’elles fournissent
aux amants de se rapprocher de celles qu’ils aiment,,
le poète français n’a trouvé que les « jeux » des
clercs, c’est-à-dire évidemment la représentation de
mystères et de miracles. C’est un témoignage im-
portant à joindre à ceux qu’on a déjà rassemblés
sur l’antiquité et le succès de ces spectacles, aux-
quels, d’après Élie, se pressait une foule où les
femmes n’étaient pas moins nombreuses que les
hommes : « Si les clercs représentent quelques jeux,
comme ils en ont l’habitude, tout le monde y court,
jeunes et vieux, hommes et femmes, dames de
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494 LES VERSIONS FRANÇAISES
Grève ou de Champeaux... Approche-loi de celle
qui te plaira; mets-toi tout près d’elle : quand tu
voudrais t’en écarter, tu ne le pourrais pas, tant
tout le monde se serre pour mieux voir. » Ovide
recommande au jeune Romain, assis au cirque près
de celle qu’il veut charmer, de la renseigner sur la
provenance et les chances de succès des chevaux
qui courent. Élie transpose ainsi ces conseils, et
nous relevons pour notre part la présence de laïques
mêlés aux clercs parmi les joueurs : « Informe-toi
des clercs et des laïques : Qui est ce vieux? Qui est
celui-là, fourré de vair? Qui est celui qui a si bien
récité? »
La suite du poème de maître Élie est plus banale.
Il laisse de côté tout ce qui appartient à un genre
de vie qu’il ne peut plus bien se représenter, et se
contente de mettre en petits vers assez ordinaires
les préceptes les plus généraux de son modèle.
Citons un passage qui n’est pas dans Ovide : il s’agit
des occasions qu’a l’amant de voir sa belle. Celle
qu’a en vue maître Élie n’est pas, comme dans
Ovide, une « libertine », plus ou moins maîtresse
de ses actions ; c’est une femme mariée, et qui n’est
guère libre : « L’homme ne craint rien; il va et
vient à sa volonté, personne ne s’en inquiète; la
femme n’a pas le même loisir de faire ce qui lui
plaît. » Cependant il peut se présenter des occasions
propices : « Si c’est la femme d’un chevalier, le
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DE L’ART D’AIMER AU MOYEN AGE 19o
chevalier va aux tournois, il va à la cour de son
seigneur, il va à la guerre, il y reste quelquefois
longtemps. Si son mari est un marchand, l’ami a la
partie plus belle, car il lui faut aller pour sa mar-
chandise en Pouille, en Calabre, en Frise, et rester
jusqu’à sept mois absent. Si le mari est un bour-
geois, bien des affaires le font sortir du logis. »
L’œuvre d’Élie, dans le manuscrit unique qui l’a
conservée, s’arrête, après 1305 vers, au vers 328 du
livre II d’Ovide. C’est une imitation en général très
abrégée, mais çà et là fort prolixe; la traduction
est parfois remarquablement exacte et concise ;
mais, en somme, c’est une œuvre assez médiocre.
On trouve plus d’intérêt dans un autre poème, à
peu près contemporain, appelé la Clef d’amour,
mais qui n’est aussi qu’une imitation de YArs ama -
toria . Il comprend environ trois mille deux cents
vers de huit syllabes. Pour rendre en français les
onze cent soixante-cinq distiques latins, il en aurait
fallu bien plus; mais notre poète anonyme, comme
maître Élie, laisse de côté tout ce qui lui semble
inutile à l’enseignement proprement dit, tous les
épisodes, toutes les allusions, toutes les fleurs bril-
lantes quoique artificielles dont Ovide a semé son
cours de galanterie. En revanche, il a insisté sur
certains points, il a ajouté de son cru, il a fait des
changements, et c’est ce que nous signalerons sur-
tout dans l’examen rapide de son œuvre, qui n’est
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196 LES VERSIONS FRANÇAISES
pas sans mérite. Il commence par une fiction qu'il
ne trouvait pas dans son modèle. C’est, dit-il, le
dieu d’amour lui-même qui lui est apparu en songe,
et lui a ordonné de rédiger les règles de son art, en
lui promettant de le récompenser. Il divise ensuite,
comme Ovide, son sujet en trois points. Il parle
brièvement du choix de l’objet à aimer, recomman-
dant toutefois de s’adresser de préférence à une
dame de haut parage. Quant aux endroits où l’on
peut espérer la rencontrer, il indique le marché,
l’église, les « caroles », les places où l’on regarde
les bateleurs. Au lieu des jeux du cirque ou de la
scène, il nous dépeint, non plus, comme Élie, des
mystères, mais des joutes ou des tournois, et la
façon dont il sait replacer dans un cadre si différent
plusieurs des détails de la peinture d’Ovide est fort
intéressante : « Aux joutes, aux assemblées d’armes
viennent les dames, bien parées, joyeuses et pres-
sées pour voir et pour être vues. S’il arrive que le
roi vienne dans la ville (ceci prouve que Fauteur
n’habitait pas Paris), ou qu’on y donne un tournoi,
mets-loi auprès de celle qui te plaît, pour voir le
spectacle, soit à une fenêtre, soit sur un échafaud...
Entame la conversation par des propos généraux;
demande-lui à qui sont les chevaux qu’on amène là-
bas ou ceux qui attendent ici. Quand viendront les
rois ou les comtes avec leur suite, si la dame te
demande leurs noms, réponds-lui : Celui-ci est de
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DE L’ART D’AIMER Aü MOYEN AGE 197
France, celui-là est de Chartres. Aie l’air d’être cer-
tain de tout : Voici tel roi, voici tel comte, diras-tu
avec courtoisie. Dis, si tu peux, leurs vrais noms;
sinon, dis- en qui soient convenables. »
Les conseils que donne le poète sur la façon
dont doit se vêtir celui qui se destine à l’amour
renferment plus d’un détail à recommander aux
historiens du costume. Il invoque à ce sujet Ovide
d’une façon assez inattendue : « Tire bien ton bas
(i ta cauche ) à la lanière, de façon qu’il n’y ait ni
pli ni fronce : Ovide te le recommande expressé-
ment. » Les indications données sur la conduite de
l’amant qui se trouve avec sa belle dans un repas
sont aussi intéressantes. Le poète l’engage à être
gai et brillant : « Tu peux, si tu le sais, chanter,
ou raconter de belles bourdes. » Mais il faut être
prudent, et notre auteur ne reproduit pas sans
restriction le pede tange pedem d’Ovide, que maître
Élie avait répété complaisamment : « Ne te laisse
pas trop aller au plaisir de presser le pied sous la
table; c’est dangereux : tu pourrais bien presser
tel pied qui serait venu se glisser sous le tien pour
surprendre ton secret. » Ovide, en recommandant
les larmes, suggère un artifice à ceux qui n’en ont
pas le don : ^
Si lacrimae (neque enirn veniunt in tempore semper)
Deficiunt, uda lumina tange manu.
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198 LES VERSIONS FRANÇAISES
Son imitateur a un moyen plus sûr :
Et si tu ne peus avoir lermes,
Tu porras un oignon tenir,
Qui tantost les fera venir.
Un endroit du poème d’Ovide qui lui fait peu
d’honneur est celui où il recommande l’amour des
vieilles comme offrant aux jeunes gens beaucoup
d’agrément et surtout beaucoup de profit. Notre
auteur se distingue ici à son avantage du poète
latin; après avoir reproduit les arguments qu’il
trouve dans son modèle, il ajoute : « Par ces rai-
sons et d’autres pareilles, Ovide veut nous faire
accroire qu’il vaut mieux rechercher les vieilles que
de faire son amie d’une jeune; mais, sauve sa révé-
rence, je ne me range pas à son avis... Ovide, qui
s’adonna à cet amour, avait, j’imagine, besoin d’ar-
gent; c’est de la cupidité et non de l’amour. L’amour
qui unit les cœurs délicats va droit devant lui, sans
simonie. » Cette expression de simonie appliquée
au trafic des dons de l’amour est assurément une
heureuse trouvaille.
La seconde partie de la Clef d’amour, comme le
livre III d’Ovide, s’adresse aux femmes. Le poète
français croit devoir dire expressément que le
mariage est hors de la question : « Ne me parlez
pas du mariage : ce n’est que chochonnerie (maqui-
gnonnage) ; femme prise dans le mariage est comme
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DE L’ART D’AIMER AU MOYEN AGE 199
en prison, puisqu’il lui faut se soumettre à tout ce
qui plaît à son mari ». Cette idée que la liberté,
propre de l’amour, est incompatible avec la servi-
tude qu’entraîne l’union légale se retrouve souvent
au moyen âge.
Les conseils donnés aux femmes sur leur toilette
sont, comme ceux qui regardent le costume des
hommes, accommodés à l’époque de l’auteur : il y
est parlé de guimpes, de chaperons, de cornes, de
pelisses, de chemises, de gants, et de plusieurs
autres choses qu’Ovide ne soupçonnait pas. — La
femme, si elle veut plaire, doit avoir divers talents :
« Chanter est une chose noble et belle, surtout pour
une jeune fille... Apprends à sonner le psaltérion,
ou le timbre, ou la guiterne, ou la citole : rien ne
nous affole autant. Accoutume-toi aussi à lire tout
haut avec grâce des livres français [romans)... Rien
ne te servira plus que de bien danser et caroler
avec de petits pas simples et nonchalants. Les jeux
d’échecs et de tables (trictrac) te conviennent aussi
très bien. »
Quant au choix que l’on doit faire entre les sou-
pirants, notre poète, comme on pouvait s’y attendre,
imitant d’ailleurs à sa façon les conseils spirituel-
lement intéressés d’Ovide, recommande les clercs :
« Soyez douces et aimables pour les clercs, qui
sont doux, subtils et d’agréable commerce; c’est
eux qui entendent l’art et la manière d’aimer. Ils
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200 LES YERSIONS FRANÇAISES
ont beau faire le papelart , ils savent mieux que
personne mener l’amour et consoler leurs amies.
Femme qui n’est pas aimée d’un clerc ne connaîtra
jamais bien l’amour. »
Ovide énumère tous les prétextes qu’avait une
Romaine de son temps pour sortir de chez elle et
aller où elle voulait; de semblables ne manquaient
pas à une Française du moyen âge : « En toutes
saisons, les femmes savent bien trouver des pré-
textes. Les étuves leur sont de grand secours, et
aussi les saints et les saintes : quel bon service ces
petits pèlerinages rendent à celles qui savent en
profiter! Elles ont aussi leurs tavernières secrètes,
qui leur procurent plus d’une joie. Une femme sait
bien enfin faire semblant d’être malade pour être
seule quand elle le veut. »
Aux conseils, déjà assez peu raffinés, qu’Ovide
donne aux femmes sur la conduite qu’elles doivent
tenir dans un souper en tête-à-tête, son imitateur
en ajoute quelques-uns qui peuvent sembler super-
flus : « Ne trempe que peu ton pain dans la sauce,
de peur de te tacher; si tu pouvais t’en abstenir
tout à fait, cela te ferait grand honneur. Garde-toi
surtout de manger de l’ail; prends plutôt pour assai-
sonnement de la moutarde ou du sel, car rien n’est
plus déplaisant que de gâter son haleine. »
Le poète français est plus réservé que son mo-
dèle dans ce qui concerne la contenance segrée , et
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DE L’ART D’AIMER AU MOYEN AGE 201
en général on doit lui rendre ce témoignage qu’il
a plutôt atténué qu’aggravé ce que l’original con-
tenait de scabreux. Son ouvrage est, en somme, in-
téressant; il est regrettable qu’on n’en ait pas un
meilleur texte, et qu’un accident arrivé au manu-
scrit nous ait enlevé la satisfaction de connaître le
nom de l’auteur.
Nous savons celui d’un autre imitateur d’Ovide,
un peu plus récent : il a pris soin de nous appren-
dre qu’il s’appelait Jacques d’Amiens; mais nous
n’en savons pas plus long. Son poème n’offre pas
autant de traits qui méritent d’être relevés que la
Clef d’amour. Non pas que Jacques d’Amiens man-
que d’esprit et de facilité, ni qu’il se soit astreint
trop servilement à copier son modèle; au contraire,
il a suivi Ovide de plus loin et plus librement
qu’aucun des autres imitateurs. Mais il reste d’or-
dinaire dans les généralités de sentiment, et par
conséquent il offre moins de prise à l’historien des
mœurs et des usages. Son procédé consiste à abréger
beaucoup, en laissant de côté tout ce qui n’est pas
directement didactique, en sorte que, malgré des
additions considérables, il n’emploie guère plus de
petits vers octosyllabiques qu’Ovide n’a employé
d’hexamètres et de pentamètres. Ce sont les addi-
tions qui nous arrêteront surtout. Plusieurs, qui
sont fort agréables, sont des passages où Jacques se
met lui-même en scène, soit qu’il rappelle des sou-
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202 LES VERSIONS FRANÇAISES
venirs de ses amours passés, soit qu’il parle de son
amour présent pour la « belle blonde désirée » en
l’honneur de laquelle il a entrepris son œuvre, et
de qui il en espère la récompense. Voici un mor-
ceau de ce genre, assez gracieux, placé en tète de
la dernière partie, où l’auteur donne aux femmes
des conseils qui doivent les mettre en état de dis-
cerner les amants sincères des trompeurs : « Je vais
enseigner les dames : je voudrais qu’aucun homme
ne pût les tromper et les trahir. Aussi leur donnerai-
je des leçons qui les empêcheront de se laisser sur-
prendre. Je veux qu'elles sachent qui sont ceux qui
les prient de cœur, et qu’elles les distinguent des
faux amants : ces traîtres, ces menteurs seront alors
couverts de honte et de risée. Ah! si ma dame pou-
vait le savoir, comme je l’aime de cœur, elle me
donnerait bientôt son amour et laisserait là ce sé-
ducteur qui ne songe qu’à la trahir, tandis que moi
je ne poursuis que son bien. »
Toute une partie du poème de Jacques d’Amiens,
qui ne comprend pas moins du quart de l’ouvrage,
manque absolument dans Ovide. Ce sont des mo-
dèles dé conversation amoureuse. L’auteur enseigne
comment on doit « prier d’amour » une dame ordi-
naire, ou une dame de haut rang, ou une jeune
« pucelle ». Il suppose ensuite que les personnes à
qui on a fait ces déclarations les repoussent, et,
après les discours qu’il leur prête, il donne des for-
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DE L’ART D’AIMER AU MOYEN AGE 203
mules de répliques qui, suivant lui, ne peuvent
manquer leur effet. Nous entendons d’abord une
dame qui déclare aimer son mari et vouloir lui
garder sa foi : l’amant lui répond que si elle aime
son mari, c’est qu’elle ne connaît pas d’autre
homme, et que ce mari d’ailleurs ne lui est pas
aussi fidèle qu’elle se l’imagine. Une autre craint de
perdre sa réputation : on lui montre qu’il y a
moyen de bien cacher un secret. La troisième ne se
fie pas aux paroles des amants, si souvent trom-
peurs : on la rassure par des protestations. A une
quatrième, qui regarde comme une offense qu’on
ait osé lui parler d’amour, on dit que sa beauté fait
perdre la raison. Une autre, plus froidement, engage
le galant à ne pas perdre auprès d’elle son temps
et sa peine : le poète n’indique pas ici de réplique,
mais la dame prouve ainsi qu’elle est « sage », et
on ne doit, dit-il, l’en aimer et l’en rechercher que
plus ardemment. La réponse de la dernière trahit
son trouble : il faut savoir en profiter. Cette forme
de dialogues amoureux n’est pas particulière à
notre poète; il en a pris l’idée dans le livre latin
d’André le Chapelain, écrit vers le commencement
du xiii® siècle, mais il n’en a guère pris que l’idée.
Les discours composés par André sont des disser-
tations subtiles et approfondies de métaphysique
amoureuse ; les entretiens que rime Jacques d’Amiens
sont beaucoup plus simples : ils vont droit au fait,
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204 LES VERSIONS FRANÇAISES
et souvent avec un singulier manque de délicatesse
et même de décence. Disons à ce propos que notre
auteur ne mérite nullement l’éloge que nous avons
accordé à celui de la Clef d’amour : il ne recule pas
devant les détails les plus crus; seulement, tandis
qu’Ovide est élégamment lascif, il est bourgeoise-
ment grossier. Il s’excuse là-dessus comme l’ont fait
tant d’autres : « Je demande qu’on me pardonne si
en quelques endroits j’ai parlé trop hardiment : il
le fallait, et mon sujet le demandait. » Rien ne
l’obligeait à traiter ce sujet; en tout cas il pouvait
fort bien se dispenser d’en aborder certains côtés,
et nous supposons que la « belle blonde » à qui il
envoyait son poème dut lui savoir peu de gré d’avoir
inséré de tels traits dans un livre destiné à lui
plaire.
Citons en terminant le seul passage de Jacques
d’Amiens qui se réfère avec précision à son temps
et à son milieu, et qui est d’ailleurs curieux. Il est
inséré dans le paragraphe consacré à la toilette
des femmes, et il concerne les béguines, ces sortes
de religieuses vivant dans le siècle, dont Rutebeuf
s’est si finement moqué, et qui abondaient surtout,
au xm e siècle, dans le nord de la France : « Les
béguines, je le sais, aiment la propreté par- dessus
toutes choses; je les vois équipées et arrangées plus
accortement que personne; elles ont des vêtements
bien tenus, des visages frais et colorés, elles aiment
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DE L’ART DAIMER AU MOYEN AGE 205
les bons repas , les habits et les chaussures com-
modes. Elles semblent tourner toutes leurs pensées
vers Dieu , et se lèvent volontiers pour aller aux
matines... Ce que j’en ai entendu raconter, je ne
veux pas le redire ici. »
Après les trois imitations poétiques de l’Art
d’aimer que nous venons d’examiner, nous nous
bornons à rappeler le petit poème de Guiart sur le
même sujet, en soixante-cinq quatrains d’alexan-
drins monorimes. Il présente un singulier mélange
de grossièreté et de dévotion. L’auteur, comme ses
prédécesseurs, divise son œuvre en trois parties;
seulement dans la troisième il ne s’agit pas, comme
chez Ovide et les autres, de la façon de conserver
l’amour une fois acquis, mais bien, au contraire,
des moyens de s’en débarrasser :
Guiars qui Part d’amors vost en romanz traitier
En son prologue vost de trois choses touchier :
La première, comment on se doit afaitier
Por requerre s’amie et savoir acointier ;
La seconde chose e9t comment sc contendra,
Quant l’amor de la feme a soi atraite avra;
Et la tierce comment il s’en départira
De l’amor a la dame quant plus ne li plaira.
Cette troisième partie, dans laquelle l’auteur fait
surtout intervenir des motifs tirés de la religion, a
cependant emprunté quelques traits aux Remedia
amoris d’Ovide, et c’est pour cela que nous la men-
tionnons particulièrement.
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206 LES VERSIONS FRANÇAISES
Le poème lui-même des Remèdes d’amour, anti-
dote fourni par Ovide au poison de son premier
livre, a pénétré, bien que moins profondément que
l’Art d’aimer, dans notre ancienne littérature. Marie
de France, qui écrivait ses « lais » en Angleterre
sous le règne de Henri II, nous décrit dans l’un
d’eux une peinture où l’on voyait Vénus brûler ce
livre dirigé contre elle. Un poète du xm e siècle, qui
ne manquait pas de talent, et dont nous possédons
une traduction en vers du Lapidaire de Marbode,
nous apprend qu’antérieurement il avait écrit sur
les moyens de dompter l’amour et d’abaisser son
grand orgueil; c’était bien probablement une tra-
duction des Remedia amoris t mais nous ne l’avons
pas.
La seule qui nous soit parvenue porte les carac-
tères du xiv° siècle ; elle suit de près le texte latin,
à tel point que, dans le manuscrit qui nous l’a con-
servée, les distiques d’Ovide sont d’abord copiés,
puis chacun d’eux est suivi de sa version française.
L’œuvre est incomplète et ne mérite que d’être
mentionnée; elle ne contient rien qui retienne
l’attention.
Sous le nom assez mal approprié de Confort ou
Remède d’amour, un anonyme, au commencement
du xiv e siècle ou à la fin du xm e , a composé un
poème qui n’est pas, à vrai dire, une traduction de
celui d’Ovide : on n’y retrouve que deux passages
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DE L’ART D’AIMER AU MOYEN AGE 207
du poème latin, et le sujet lïïeme qui a fourni le
titre n’est traité que dans les derniers vers. Dans le
reste du poème, l’auteur définit, en vers fort en-
nuyeux, ternes et souvent obscurs, les différentes
sortes d’amour et d’âmitié. Si la recherche en
valait la peine, on pourrait sans doute retrouver les
ouvrages latins où il a puisé sa science; ce n’est
pas, à coup sûr, dans l’Art d’aimer d’Ovide. Notre
poète est d’une moralité scrupuleuse, et il critique,
avec plus de bonheur d’expression qu’il n’en a
d’ordinaire, ceux qui écrivent des ouvrages licen-
cieux : « Personne, dit-il, ne devrait s’occuper à
mettre en écrit de vilains mots; car, sans avoir
besoin d’écriture ni de rime, chacun en sait assez
par soi-même. » Il en veut aussi aux écrivains, si
nombreux de son temps, qui s’attachaient à déni-
grer les femmes, et il signale notamment comme
répréhensible un ouvrage, que nous possédons
encore, intitulé le Blâme des femmes : « Gomme a
fait celui, il eut grand tort, qui a écrit le Blâme des
femmes, quand il n’aurait pas été capable de dire
suffisamment la louange qu’elles méritent ».
Cette introduction, où l’auteur explique ce qu’il
ne veut pas faire, est la partie la plus intéressante
de l’œuvre. Notons encore une singularité. Il dit
avoir composé son poème pour guérir une demoi-
selle qu’il voyait férue d’un dard d’amour : ce
n’était apparemment pas pour lui, ou il aurait
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208 LES VERSIONS FRANÇAISES
sans doute moins prodigué à la « très douce, cour-
toise et sage » les avis et les remontrances de la
philosophie et de la religion.
Nous ne mentionnons ici que pour mémoire une
traduction en vers des Remedia amoris qui est in-
sérée dans le vaste poème des Échecs amoureux,
composé entre 1370 et 1380; elle appartient à une
époque postérieure à celle où nous avons voulu
renfermer cette étude.
Les poèmes d’Ovide furent une des sources où le
moyen âge puisa les théories sur l’amour qu’il
devait développer d’une façon si originale; ils
furent loin d’être la seule. On leur dut surtout cette
idée que l’amour est un art qui peut se pratiquer
par règles et s’enseigner par préceptes; mais de
cette idée on tira des conséquences fort nouvelles.
L’inspiration toute frivole du principal poème
d’Ovide, le milieu, profondément différent de celui
du moyen âge, où il plaçait son lecteur, le ren-
daient peu propre à servir de code dans une
société où l’on prétendait prendre l’amour au grand
sérieux, tout en le considérant toujours comme
étranger au mariage, à en faire l’inspirateur de
toutes les grandes actions, le maître de toutes les
belles manières, le guide de toutes les vertus. Un art
d’aimer tout nouveau sortit des cours brillantes du
xii® siècle, où des femmes donnaient le ton et, comme
plus tard les précieuses, raffinaient sur l’amour, de
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DE L’ART D’AIMER AU MOYEN AGE 209
façon à l’épurer jusqu’à un certain point, tout en
lui accordant un empire absolu sur la vie entière.
Cet art d’aimer, dont le livre d’André le Chape-
lain nous offre le premier traité en forme , alla,
comme on sait, s’élevant et se subtilisant de plus en
plus, et finit par devenir si sublime et si ténu qu’il
s’évanouit dans une sorte d’éther mystique. Rien
n’est plus éloigné en apparence de l’amour à fleur
de peau qu’Ovide enseignait aux jeunes Romains et
que les traducteurs dont nous avons parcouru les
œuvres s’efforçaient de prêcher aux Français des
xn e et xm e siècles. Il y a cependant plus d’un point
de contact entre ces deux conceptions si diffé-
rentes : le seul qui nous intéresse ici est la préten-
tion de soumettre l’amour à des lois et d’en donner
des leçons. Cette prétention n’était peut-être pas
plus justifiée quand on avait affaire aux affranchies
de Rome que quand on s’adressait aux nobles
dames des cours de France et de Champagne, ou
plus tard à celles qui charmaient l’hôtel de Ram-
bouillet, et Molière a rendu l’arrêt du bon sens, en
cette matière comme en tant d’autres, en nous
disant, par la bouche du pauvre Alceste, que « la
raison n’est pas ce qui règle l’amour ».'
44
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PAULIN PARIS
ET
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
DU MOYEN AGE 1
Messieurs,
En remontant, il y a quelques mois, dans la
chaire d’où un coup bien cruel m’avait écarté, je
pris devant mes auditeurs rengagement d’accom-
plir aujourd’hui un devoir que l’émotion trop vive
ne me permettait pas alors de remplir, et de con-
sacrer ma première leçon de cette année à retracer
sommairement les services rendus par mon père à
l'étude de la langue et de la littérature françaises
au moyen âge. Quand le lien qui m’attache à celui
que nous regrettons ne serait pas aussi étroit, je ne
1. Leçon d’ouverture du cours de langue et littérature
françaises du moyen âge au Collège de France, le 7 dé-
cembre 1881.
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212
PAULIN PARIS
devrais pas moins cet hommage au professeur au-
quel je succède, et qui donna le premier au Collège
de France renseignement dont je suis maintenant
chargé. Son nom restera pour toujours associé à
cet enseignement, dont il avait, pendant de longues
années, cherché à démontrer la nécessité, qu’il a si
dignement inauguré, qu’il a poursuivi pendant près
de vingt ans, et qui ne risque plus de disparaître.
Il nous semble, en effet, aujourd’hui, qu’il y au-
rait une étrange et choquante lacune dans les pro-
grammes de ce grand établissement d’instruction
supérieure si la langue et la littérature françaises du
moyen âge n’y étaient pas représentées. Il semble
même, et à juste titre, qu’il ne doit pas être ré-
servé au Collège de France ; nos Facultés des lettres
lui ouvrent leurs portes, et nous le verrons installé
dans la plupart d’entre elles dès qu’il se trouvera
un nombre suffisant de professeurs auxquels il
puisse être confié. Ceux même qui, faute d’avoir
une idée juste et de la science et de l’art littéraire,
craignant bien à tort que l’une ne nuise à l’autre,
voient avec regret l’envahissement, par ce qu’ils
appellent l’érudition, de chaires qui devraient être
à leurs yeux les sanctuaires du goût ne voudraient
pas enlever celle-ci à l’étude de nos antiquités, et
reconnaissent que, la langue et la littérature fran-
çaises ne datant pas du xvii® siècle, il est bon de
s’enquérir de ce qu’elles ont été pendant la longue
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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 213
période qui les sépare de leurs origines latines. Il
n’en était pas ainsi il y a quarante ans : une résis-
tance tacite, mais obstinée, fermait les portes du
haut enseignement à ce qu’on regardait comme une
sorte de forme pédante du romantisme, et pour
triompher de ces préjugés, d’autant plus tenaces
qu’il était plus embarrassant de les justifier, il
fallut, outre cette lente victoire que le temps gagne
chaque jour au profit des idées justes, un concours
heureux de circonstances favorables : les plus im-
portantes furent d’abord la grande autorité de Ray-
nouard, secrétaire perpétuel de l’Académie fran-
çaise, qui, ayant remis en honneur les troubadours,
s’intéressait naturellement aux études parallèles
sur leurs contemporains du Nord ; puis ce qu’on a
appelé la « conversion » de Victor Le Clerc, doyen
de la Faculté des lettres, lequel se trouvant attaché
à la commission qui, dans l’Académie des Inscrip-
tions, continue Y Histoire littéraire de la France
commencée par les Bénédictins, étudia le moyen
âge par devoir, fut tout étonné d’y prendre plaisir
et invita ses collègues universitaires à le suivre sur
ce terrain qu’il découvrait et où ils ne l’accompa-
gnèrent d’ailleurs que rarement et de loin ; enfin et
surtout la présence au ministère de l’Instruction pu-
blique d’un littérateur ami de la science, qui avait
lui-même effleuré l’étude de l’art et de la poésie au
moyen âge et qui en avait aperçu l’intérêt. C’est à
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214
PAULIN PARIS
l’initiative de M. Fortoul que fut due la création de
cette chaire, dont la première leçon fut prononcée,
dans cette salle et à cette place où je parle, le
l ep mars 1853. C’est une date à retenir.
La chaire créée, il fallait s’enquérir du titulaire.
On peut dire que l’opinion publique désignait celui
qui fut choisi. Ce que Paulin Paris avait fait pour
la littérature du moyen âge au moment où il fut
nommé professeur au Collège de France était con-
sidérable et éclatant. D’autres avaient publié plus
de textes; d’autres avaient peut-être serré de plus
près certaines questions philologiques, encore, à
vrai dire, obscures pour tout le monde en France;
d'autres enfin avaient exposé leurs idées sous une
forme plus ample, plus oratoire et plus accessible
au grand public : aucun ne connaissait réellement
aussi bien la littérature du moyen âge dans toutes
ses variétés, aucun ne l’avait prouvé par des publi-
cations aussi diverses, aussi nombreuses et aussi
importantes, aucun n’y avait fait autant de décou-
vertes et ouvert autant de voies.
Né le 25 mars 1800, en Champagne, dans un vil-
lage où son père était notaire, Paulin Paris vint
jeune à Paris. Son père l’y envoyait pour faire son
droit : ce ne fut pas ce dont il s’occupa le plus.
Ayant eu l’occasion d’apprendre l’anglais, il se pas-
sionna pour la gloire de lord Byron, alors dans
tout son éclat, et débuta dans la carrière littéraire,
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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 215
en 1824, par un petit écrit où, sous le titre à moitié
ironique d ’ Apologie de l'école romantique , il invitait
la poésie française moderne à se retremper à deux
sources, la poésie étrangère, surtout celle de Byron,
et l’art du moyen âge. Non seulement il opposait la
cathédrale de Reims, à l’ombre de laquelle il avait
été élevé, aux plus beaux monuments de l’archi-
tecture classique, mais il parlait déjà de l’ancienne
littérature française avec une connaissance que dès
lors bien peu de gens partageaient avec lui. Après
avoir fait un vif éloge de Villehardouin, de Joinville
et de Froissart, déjà familiers au public lettré, il
ajoutait : « Ge que je viens de dire de nos anciennes
histoires, je puis le répéter avec encore plus de jus-
tice de nos anciens romans Les étrangers ont su
les apprécier, mais ils les ont presque tous défi-
gurés. J’apprendrai sans doute à plusieurs lecteurs
que l’histoire des chevaliers de la Table Ronde,
celle du beau Tristan, de la belle Isoude, de Lan-
celot et de la Dame du Lac, que les douze Pairs de
la cour de Charlemagne sont tous originaires de
France ; quelques-uns des récits transportés par les
ménestrels dans les châteaux anglais, italiens ou
espagnols ont donné naissance aux contes de Boc-
cace, à l’histoire de Tirant le Blanc, aux fictions de
Bojardo et au ravissant poème d’Arioste. Mais quant
aux Français, loin de tirer parti d’une source aussi
riche, ils ont préféré copier les étrangers qui les
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216
PAULIN PARIS
avaient eux-mêmes copiés. » Et plus loin il engage
les Français à sortir enfin de cette inexcusable
ignorance, à étudier dans les manuscrits ces vieux
romans que les étrangers sont unanimes à nous
envier et qu’ils admirent depuis des siècles. Ce con-
seil, il l’avait évidemment déjà suivi lui-même, car
il dit dans une note, après avoir rappelé le passage
où Dante attribue à la lecture d’un roman français
le moment d’entraînement fatal qui perdit Fran-
cesca pour l’éternité : « Il est impossible d’exprimer
quel plaisir j’éprouvai en retrouvant, il y a quelque
temps, dans le Saint-Graal, le passage même dont
parle Dante. » C’était dans un manuscrit, comme il
n’en manque pas, où le Lancelot était réuni au
Saint-Graal , qu’il l’avait retrouvé avec une aussi
agréable surprise.
Ce fut donc un grand bonheur pour lui que l’oc-
casion qui lui fut offerte, en 1828, d’être attaché,
dans un rang bien modeste, à ce cabinet des ma-
nuscrits de la Bibliothèque du roi dont il avait sou-
vent été l’héte passager, enviant sans doute ceux
qui avaient un libre accès à tous ces trésors, et où
il devait passer près de cinquante ans dans le tra-
vail le plus passionné et le plus doux. Répondant,
quelques années plus tard, à un écrivain qui avait
dit que les manuscrits de nos vieux romans en prose
et en vers « sont difficiles à déchiffrer et semblent
braver la patience et la curiosité des littérateurs »,
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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 217
il s’écriait avec l’accent le plus vrai : « Pour moi,
je ne demande pas qu’on me sache le moindre gré
de les avoir déchiffrés . En effet, combien d’heures
ai-je vues passer rapidement en poursuivant cette
lecture! combien de romans du jour et de gazettes
ai-je fermés pour étudier plus longtemps ces admi-
rables compositions, images de l’esprit, des mœurs
et des croyances de nos ancêtres! Combien de fois
alors n’ai-je pas mis un frein à mon enthousiasme,
en me rappelant avec une sorte d’effroi l’aventure
du chevalier de la Manche! Honnête don Quichotte!
les romans coupables de ta folie n’étaient que de
longues paraphrases décolorées Que serais-tu
devenu si tu avais lu les originaux? »
Malgré la sincérité de ces effusions, leur ton même
prouve que celui qui s’y livrait ne dépassait pas la
mesure, comme l’ont fait trop d’admirateurs des
productions du moyen âge. Déjà dans un de ses
premiers écrits, il s’élève contre cet enthousiasme
aveugle qui trouve sublime ou charmant, sans dis-
tinction, tout ce que nous ont conservé de vieux
manuscrits. Resté fidèle jusqu’à la fin de ses jours
au culte des classiques anciens et modernes, l’apo-
logiste du romantisme ne fut jamais la dupe des
mots; il ne prétendit pas inaugurer dans une cha-
pelle fermée un culte aussi étroit que fanatique.
Cette chapelle de sa dévotion la plus habituelle, il
voulait l’ouvrir au contraire, et il l’a ouverte dans
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218
PAULIN PARIS
le grand Panthéon de l’esprit humain, où la cou-
pole centrale abritera toujours les marbres immor-
tels de la Grèce, et en écrivant sur la porte : Introite ,
nam et hic dii sunt , il réclamait seulement contre
l’injuste exclusion qui fermait l’accès du temple pré-
cisément à nos dieux nationaux, dont les images,
parfois gauches et grossières, mais pleines de vie et
souvent, dans leur naïveté, de force et de grâce,
ont été pétries de notre argile et façonnéeà par les
mains de nos aïeux. « Oui, disait-il encore à la fin
de sa carrière, presque dans les mêmes termes qu’au
début, j’ai regretté le profond oubli où nos vieux
romans sont tombés dans notre France Se pour-
rait-il qu’après avoir été traduits dans toutes les
langues ouvertes à la culture littéraire, après avoir
lait les délices de l’Europe entière, ils fussent réel-
lement indignes d’une attention sérieuse? On
juge avec plus de bienveillance les premières pro-
ductions du génie français en Allemagne, en An-
gleterre, en Italie..... Dans la plupart des grands
centres d’éducation, une chaire y est réservée à l’en-
seignement des origines de notre langue et de notre
littérature, et cette chaire n’est pas encore accordée
dans nos Facultés des lettres aux mêmes études. Si
nos enfants, en quittant les bancs de l’école, étaient
déjà rompus aux formes de notre ancienne langue,
tous ceux qui voudraient passer pour lettrés
sans cesser d’admirer et d’étudier les grandes œuvres
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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 210
d’art et de poésie que l’antiquité nous a léguées,
accorderaient un regard de plus en plus favorable
aux premières créations de la romancerie française,
et nous pourrions hardiment répéter avec Horace :
Multa renascentur quæjam cecidere »
J’ai cité ces passages, Messieurs, pour vous mon-
trer que le point de vue purement littéraire fut tou-
jours prédominant dans l’intérêt que mon père por-
tait aux productions du moyen âge. Toute sa vie,
il chercha à en répandre le goût, à leur conquérir
des sympathies chez les gens du monde, chez les
littérateurs purs, chez les femmes elles-mêmes.
C’est dans cet esprit qu’il choisit souvent les textes
dont il a donné l’édition, qu’il écrivit plusieurs de
ses préfaces et de ses notices, qu’il mit « en nou-
veau langage » les Aventures de maître Renart et
d’Ysengrin son compère , et Garin le Loherain , et
enfin les Romans de la Table Ronde . Il faut recon-
naître que ses efforts n’ont pas été couronnés d’un
plein succès, et peut-être y avait-il quelque illusion
dans l’espoir qui les animait. En tout cas, nous com-
prenons aujourd’hui un peu différemment l’étude du
moyen âge. Nous nous attachons moins à l’appré-
cier et à le faire apprécier qu’à le connaître et à le
comprendre. Ce que nous y cherchons avant tout,
c’est de l’histoire. Certes le profit que trouve l’his-
toire à l’étude des œuvres littéraires du passé
préoccupait aussi mon père : il a publié plusieurs
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220
PAULIN PARIS
textes d’un intérêt surtout historique, et il a insisté
à mainte reprise sur les précieux renseignements
que les œuvres purement poétiques apportent à
l’histoire des mœurs, des institutions, de la civilisa-
tion générale. Mais nous allons un peu plus loin :
nous regardons les œuvres poétiques elles-mêmes
comme étant avant tout des documents historiques,
comme faisant partie de l’histoire prise dans son
sens le plus large, comme étant les faits mêmes de
l’histoire de la langue, des sentiments et de la
pensée. Quant à la sympathie du public pour ces
œuvres, à leur diffusion comme sources de jouis-
sances littéraires, à leur introduction dans l’éduca-
tion nationale, nous les souhaitons assurément, au
moins dans de certaines limites; mais nous ne les
attendons que d’un progrès lent, qui ne peut s’ac-
complir et s’accélérer que si d’abord une critique
sévère et rigoureusement historique a préparé le
terrain, creusé les sillons et trié les semences : alors
des mains plus hardies et plus heureuses pourront
confier à la terre nouvelle quelques-unes des graines
de ces fleurs oubliées, écloses jadis spontanément
sur le sol de la douce France, et qui retrouveront
peut-être, au milieu d’une flore parfois bien diffé-
rente et souvent exotique, un peu de leur éclat
éteint et de leur parfum évanoui. D’ailleurs si ceux
qui s’efforcent de répandre la connaissance et le
goût des œuvres du moyen âge ont encore à lutter
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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 221
contre l’inertie du public, ils ne rencontrent plus
dans la critique cette résistance aveugle et violente
qui s’opposait aux premières tentatives. Notre
horizon littéraire s’est singulièrement élargi depuis
cinquante ans : nous avons appris à connaître, à
goûter les formes les plus variées qu’a revêtues
l’éternelle recherche de l’émotion esthétique; la
« littérature du monde » que rêvait Goethe existe
réellement pour tous les esprits cultivés, et leur
ouvre, de la Chine à l’Islande, des plus antiques
poèmes de l'humanité aux chansons populaires de
nos campagnes, l’immense diversité de son domaine
multiple. Vouloir exclure de cette attention univer-
selle uniquement le moyen âge, et précisément le
moyen âge français, semblerait aujourd’hui aussi
vain que puéril. Aussi les rares protestations qu’il
arrive parfois d’entendre encore à ce propos font-
elles l’effet de ces projectiles oubliés qui viennent
tout à coup, maniés par une main maladroite, à
faire explosion sur un champ de bataille depuis
longtemps abandonné.
Une fois admis dans ce paradis où tous les fruits
étaient à portée de sa main, le jeune bibliothécaire
s’attaqua d’emblée aux plus savoureux, aux plus
substantiels. En 1831 il imprimait, comme premier
volume d’une collection des romans des douze pairs ,
le roman de Berte aux grands pieds, d’Adenet le
Roi. Celte publication et la préface qui la précède
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PAULIN PARIS
marquent une date importante dans l’histoire de
nos études. Personne en France ne s’était douté
jusque-là que la France du moyen âge eût possédé
une grande poésie épique. Les anciennes chansons
de geste, mises en prose et imprimées aux xv® et
xvi® siècles, avaient été connues sous cette forme et
prises pour de simples romans. Même quand on
eut remarqué quelques-uns des originaux en vers
conservés en manuscrit, on continua, sous l’empire
du préjugé ainsi établi, à les considérer comme des
romans semblables aux autres. En 1812, il est vrai,
un poète allemand, épris du moyen âge et de la
poésie populaire, étant venu à Paris, y avait lu ou
même copié plusieurs de nos textes épiques les plus
importants, et avait révélé au public lettré de son
pays l’existence de la vieille épopée française; d’au-
tres savants allemands avaient profité de ses indi-
cations, et dès 1828 une chanson de geste française,
le FierabraSj revêtue, il est vrai, d’une mauvaise
forme provençale, avait été imprimée à Berlin et
accompagnée de nombreux extraits de poèmes fran-
çais. Mais les publications de Louis Uhland, de Va-
lentin Schmidt, de Diez, de Bekker n’avaient guère
pénétré en France, où la connaissance de l’allemand
était alors tout à fait exceptionnelle, et mon père,
qui ne possédait pas cette connaissance, s’enfonça
seul et sans aucun guide dans cette vieille forêt où
il se frayait la voie avec un plaisir mêlé de surprise
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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 223
et où il ne se savait précédé par personne. Il ou-
vrait l’un après l’autre ces antiques volumes où
dormait depuis des siècles notre épopée nationale,
il en contemplait avec un ravissement étonné les
grandes proportions, les traits vigoureux et simples ;
les passions, les guerres, les tumultes de l’âge
féodal surgissaient tout à coup devant ses yeux, et,
comme le laboureur de Virgile, en mettant au jour
les sépulcres des aïeux, il s’émerveillait de la gran-
deur de leurs ossements. En présentant au public
le premier des poèmes ainsi retrouvés, il leur donna
à tous leur véritable nom, celui de chansons de
geste (c’est-à-dire appartenant à l’histoire nationale),
et il ne craignit pas, pour la première fois en
France, de prononcer à leur sujet « ce grand mot
d’épopée, recordeur de l’Iliade ». Il démontra que,
comme les rapsodies homériques, nos vieux poèmes
étaient chantés au son des instruments et méri-
taient pleinement le nom de chansons, que leur
donnent les anciens témoignages, et qui avait égaré
les modernes jusqu’à leur faire croire que la Chan-
son de Roland, était une petite pièce en couplets
munie d’un refrain; il reconnut les règles de la ver-
sification de ces poèmes; il prouva qu’ils étaient
non les imitations, mais les sources de la prétendue
chronique de Turpin; il fit voir la différence pro-
fonde qui sépare les chansons de geste des contes
bretons; il posa en un mot, malgré quelques appré-
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PAULIN PARIS
ciations erronées ou -trop peu précises, les bases de
l’histoire de notre poésie épique, qu’il devait tant
contribuer encore à éclaircir.
Il reconnaissait, dans cette même préface, que le
poème assez moderne et tout épisodique qu’il pu-
bliait était loin de donner une idée suffisante de
cette poésie, si archaïque en certains morceaux,
parfois si barbare et ordinairement si nationale :
« J’ai senti, disait-il (p. viii), que pour conquérir
des lecteurs à nos plus anciens poèmes, il fallait dé-
buter moins par le plus beau que par le plus court
et le plus exempt de difficultés philologiques. » La
chanson de Garin le Loherain , qu’il mettait au jour
en 1833, était d’un tout autre caractère. Quels que
soient les faits historiques, jusqu’à présent non re-
trouvés, sur lesquels s’appuient les différents poèmes
composant le vaste cycle des Loherens , il représente
éminemment, dans ses plus anciennes parties, la
grande épopée féodale ; il est l’expression, idéale et
réelle à la fois, de la société aristocratique qui
s’éleva sur les débris de l’empire de Charlemagne
et domina le monde occidental et surtout la France
du ix® au xii® siècle. La préface de* l’édition de
Garin aurait fourni une occasion plus naturelle que
celle de Berte d’exposer l’histoire et de déterminer
les traits principaux de notre vieille poésie épique.
Cette tâche, qu’il s’était d’abord proposée, mon père
ne la remplit pas alors; il en fut délourné par la
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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 225
nécessité urgente d’une polémique qu’il n’avait pas
prévue : comme les ouvriers de la Bible, il travail-
lait à la reconstruction de notre passé poétique la
truelle dans une main et l’épée dans l’autre. Fauriel
était alors professeur de littérature étrangère à la
Faculté des lettres. S’emparant, comme c’était son
droit, du domaine nouveau qui venait d’être ouvert
à la critique comparative, il avait exposé, dans des
leçons éloquentes, une théorie toute personnelle sur
l’origine de l’épopée chevaleresque. D’après lui,
qu’elle célébrât les gestes des rois de France et de
leurs vassaux ou les prouesses des compagnons
d’Arthur, cette poésie était foncièrement proven-
çale; les chansons et les romans français n’étaient
que de pâles imitations d’originaux en langue d’oc
perdus. C’est à la réfutation de ces spirituels para-
doxes que l’éditeur de Garw, surpris par leur pu-
blication au moment où ses deux volumes allaient
paraître, consacra sa préface. Dans ces pages, que
des juges compétents trouvèrent trop vives, mais
qui en somme étaient parfaitement judicieuses, il se
bornait à détruire par des faits les allégations de
son brillant adversaire. Le Garin , dans cette échauf-
fourée, fut quelque peu oublié, et l’exposition des
questions générales relatives à notre ancienne épo-
pée fut remise à une occasion plus favorable. « J’ai
cru, dit-il (p. iv), qu’il valait mieux réunir en un
seul volume, et comme en un seul faisceau, tout ce
15
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PAULIN PARIS
qui touche à Y Histoire des chansons de geste . Je ter-
mine en ce moment mon travail. » « Le poème de
Garin le Loherain étant (p. vi) l’une des plus impor-
tantes chansons de geste conservées, j’ai' lon-
guement parlé de son caractère et de sa composi-
tion dans Y Histoire des chansons de geste . » En
marge de cette phrase, en 1856, mon père écrivait
dans son exemplaire : « Cette histoire n’est pas en-
core faite aujourd’hui, vingt-trois ans plus tard! »
Il en a fait pourtant d’importants chapitres, soit
dans ses Manuscrits français , soit dans Y Histoire
littéraire de la France , où il a consacré aux chan-
sons de geste deux ouvrages, on peut le dire, l’un
de 500, l’autre de près de 400 pages in-quarto; iL
en a parlé à plusieurs reprises dans son cours et il
a publié quelques-unes de ses leçons sur ce grand
sujet, de l’étude duquel il a rendu son nom insépa-
rable. Mais de l’histoire qu’il rêvait en 1833, nous
pouvons répéter aujourd’hui, près de cinquante ans
après : « Elle n’est pas ei.core faite ! » Le grand ou-
vrage deM. Léon Gautier sur les Épopées françaises
n’a pas le même plan, et d’ailleurs il est loin d’être
achevé. Ce furent sans doute les difficultés de l’en-
treprise qui firent reculer mon père, après qu’il eut
rédigé plusieurs parties. Les difficultés n’appa-
raissent que vaguement à qui conçoit une œuvre;
elles se dressent à chaque pas devant celui qui
l’exécute. Toutes nos Chansons sont loin d’être pu-
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I
ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 227
bliées ; quand elles le seront toutes d’une manière
satisfaisante, quand on aura pu à loisir les étudier
sur toutes leurs faces, il sera temps d’écrire l’his-
toire dont Paulin Paris aura l’honneur d’avoir donné
le titre et l’idée.
La poésie épique ne fut pas seule à l’attirer dans
ce grand cimetière de notre ancienne littérature où
il promenait ses recherches et ses évocations. La
poésie lyrique lui offrit un autre genre d'intérêt.
Elle avait plus anciennement suscité la curiosité.
Thibaud de Champagne, grâce à son rang et à la
romanesque légende de ses amours, le châtelain de
Couci, grâce à l’aventure tragique où on a introduit
son nom, avaient, dès le siècle dernier, trouvé des
éditeurs et des commentateurs. Mon père remonta
plus haut : il s’attacha surtout aux chansonniers du
xi; e siècle, aux premiers qui introduisirent chez
nous l’art lyrique des troubadours, et dans les
œuvres desquels respire encore un souffle plus naïf
et plus personnel. En fouillant, pour retrouver leurs
œuvres, dans les manuscrits de la Bibliothèque, il
rencontra une poésie lyrique inconnue jusque-là,
d’un caractère presque populaire et à moitié épique,
des chansons, souvent anonymes, retraçant dans de
courts tableaux des aventures ou plutôt des situa-
tions amoureuses, et pleines d’une grâce archaïque
et d’une saveur toute française. 11 réunit dans une
gerbe un choix fait dans ces deux moissons et l’offrit
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£28
PAULIN PARIS
au public sous le nom de Romancero français (1833).
Toutes les productions de ce genre des romances, si
particulièrement intéressant, ont été réunies depuis
par M. Karl Bartsch. Quant à la poésie lyrique d’un
caractère plus artistique, elle attend encore presque
entière des éditeurs et des historiens ; dans un tra-
vail qui ne remplit pas moins de 320 pages de l'His-
toire littéraire , mon père a donné, d’après les ma-
nuscrits de Paris, une première reconnaissance de
ce grand domaine, jardin cultivé avec art par les
plus nobles mains comme par les mains bour-
geoises, dont les fleurs innombrables manquent un
peu d’éclat dans leurs couleurs et leurs parfums,
mais qui mérite assurément toute l’attention de la
science.
Bientôt ce fut sur le champ de l’histoire qu’il
dirigea ses investigations. Dès 1833, dans un Mé-
moire sur la relation originale des voyages de Marco
Polo , il avait prouvé que le récit du célèbre voya*
geur avait d’abord paru en langue française. De 1836
à 1840 il publia les Grandes Chroniques de Saint -
Denis , traduction faite au xm e siècle et remaniée
au xiv® de la compilation latine connue sous le
même nom. En 1838 il donna au public une œuvre
d’une bien autre importance, les mémoires de Jof-
froi de Villehardouin sur la conquête de Constanti-
nople. Cet admirable écrit, qui ouvre si fièrement
l’incomparable série de nos mémoires, n’avait été
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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 229
imprimé jusque-là que dans des versions rajeunies,
où rien ne restait plus de la belle langue, de l’allure
à la fois majestueuse et primesautière, de la mâle
et simple éloquence du maréchal de Champagne.
M. de Wailly a donné récemment de ce beau livre
une édition plus rigoureusement critique, où le
fond et la forme, par la comparaison méthodique
de tous les manuscrits, ont été restaurés avec le
soin qu’exigent les progrès faits aujourd’hui par la
science ; mais à son prédécesseur appartient l’hon-
neur d’avoir fait le premier résonner à nos oreilles
la voix pleine, vibrante, et douce dans sa rudesse
du héros qui dicta, il y a six siècles et demi, la
véridique histoire des merveilles qu’il avait vues et
accomplies.
C’est encore à l’histoire, en même temps qu’à la
poésie, qu’appartient une publication qui passionna
mon père pendant de longs mois, et qui, par une
malheureuse coïncidence, fut mise en vente, s’il
m’en souvient bien, le 22 février 1848. Le public
avait alors d’autres soucis que la première croi-
sade, et la Chanson d'Antioche passa presque ina-
perçue. C’était injuste, car peu d’anciens textes
méritaient plus d’attirer l’attention. En lisant dans
les manuscrits les immenses poèmes consacrés aux
guerres saintes, mon père avait remarqué, au milieu
de récits à peu près complètement fabuleux, un
long épisode, relatif à la première de ces guerres,
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230
PAULIN TARIS
où non seulement presque tout était conforme aux
données historiques les mieux assurées, mais où un
grand nombre de détails, inconnus aux chroni-
queurs latins, se présentaient avec l’apparence de
la vérité, et où les personnages, les lieux, les événe-
ments étaient décrits avec une vie, une couleur,
une réalité que ne pouvaient offrir les textes latins,
empreints d’une extrême gaucherie ou revêtus au
contraire du vernis banal de la rhétorique scolas-
tique. Il détacha cet épisode, dont la fin était assez
nettement marquée, et le publia sous le nom de
Chanson d,' Antioche , justifié par l’importance capi-
tale qu’ont dans le récit le siège et la prise d’An-
tioche, et confirmé par d’anciens témoignages. Il
dut d’ailleurs reconnaître que la forme primitive
de ce récit, apparemment émané d’un témoin ocu-
laire, Richard le Pèlerin, ne nous était pas parve-
nue, et qu’il fallait se contenter du renouvellement
où, vers la fin du xn e siècle, Graindor de Douai avait
substitué, suivant la mode de son temps, des rimes
exactes aux libres assonances du vieux pèlerin. Le
travail préparatoire de cette édition lui fit étudier
l’histoire des guerres d’outre-mer; il s’y intéressa
toujours vivement : quand, il y a quelques années,
on contesta la valeur historique de la Chanson
d* Antioche , il retrouva pour la défendre toute l’ar-
deur de ses polémiques juvéniles; et son dernier
ouvrage, dans l’ordre d’études qui nous occupe seul
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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 231
ici, a été l'édition de l'ancienne version française
de Guillaume de Tyr, l’auteur de cette grande his-
toire de la conquête de la Terre Sainte achevée au
moment où les chrétiens allaient la perdre, l’un des
monuments qui font le plus d’honneur à l’historio-
graphie du moyen âge.
Tant de voies nouvelles et diverses ouvertes à la
science ne lui avaient pas encore suffi. En 1836 il
commençait la publication du plus considérable,
du plus utile peut-être, de ses ouvrages, les Manu-
scrits français de la Bibliothèque du Roi. 11 voulait
prendre l’un après l’autre les manuscrits du fonds
français, les décrire, en déterminer la date, l’ori-
gine, les anciens possesseurs, et enfin les analyser
et en apprécier le contenu. Cette dernière tâche
dépassait de beaucoup celle que s’impose d’ordi-
naire un rédacteur de catalogue; aussi le livre en
question est-il toute autre chose qu’un catalogue.
On y trouve, à propos de tel ou tel manuscrit, de
longues dissertations d’histoire ou d’histoire litté-
raire, parfois presque des ouvrages entiers. Avec ce
système, il était impossible d’avancer vite. Sept
volumes, publiés de 1836 à 1848, ne contiennent la
description que d’un millier de manuscrits. La révo-
lution de 1848, en retirant à l’entreprise le léger
subside que lui accordait le ministère, en empêcha
la continuation : deux volumes, prêts pour l’im-
preosion, sont restés inédits. Heureusement les ma-
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232 PAULIN PARIS
nuscrits qui portaient les premiers numéros dans
l’ancien fonds français étaient les plus intéressants
pour le moyen âge; parvenu à l’endroit où il fut
arrêté, l’auteur aurait eu à remplir bien des vo-
lûmes de notices sur des productions plus modernes
ou de moins de valeur que celles qu’il avait étu-
diées dans les sept premiers. Il y avait rencon-
tré la littérature du moyen âge sous toutes ses
formes, non seulement celles dont il s’était déjà
occupé devant le public, chansons de geste, chan-
sons d’amour, chroniques, poèmes historiques, mais
d’autres qu’il n’avait pas encore abordées. Ce fut le
cas pour les grands romans en prose de la Table
Ronde , dont il eut à décrire les plus anciens et les
plus volumineux exemplaires. Il les lut, ou plutôt
il les relut (car nous avons vu que dès 1824 il en
avait pris connaissance) avec un plaisir toujours
croissant, et dès lors il essaya de les classer, de les
apprécier, d’en déterminer la date et la patrie. Ce
sujet si difficile ne cessa plus de l’occuper ; il le
traita dans son cours, et pendant neuf ans, de 1868
à 1877, il publia, en cinq volumes, en les accompa-
gnant d’introductions et de dissertations, les Ro-
mans de la Table Ronde mis en nouveau langage.
Soit dans ses leçons, soit dans le premier volume
de cet ouvrage, soit dans un article de la Romania
(1872), soit enfin dans son épilogue, il modifia à
diverses reprises le système qu’il avait proposé
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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 233
jadis pour grouper et caractériser ces grandes com-
positions. Ce système, nous aurons à l’examiner
cette année, en étudiant à notre tour le roman de
Lancelot et les autres : quels que soient les change-
ments qui doivent y être apportés par une critique
en possession de matériaux plus nombreux, à mon
père restera le mérite d’avoir essayé de porter un
peu d’ordre et de lumière dans ce qui n’était avant
lui qu’un chaos. Le premier et le seul depuis des
siècles, il avait lu dans leur entier ces immenses
compositions dont il a donné des traductions ou
analyses qui permettent à tout le monde d’avoir
une connaissance suffisante au moins de quelques-
unes d’entre elles. Et cette lecture, fastidieuse pour
tant d’autres, avait pour lui un attrait infini. Je le
vois encore, courbé sur ces énormes volumes du
xm e siècle, aux innombrables feuillets couverts sur
trois ou quatre colonnes d’une écriture fine et ser-
rée, laissant passer les heures sans en avoir con-
science, et se replongeant, après une interruption
presque toujours importune, dans le monde en-
chanté qu’évoquaient ces pages antiques et où,
pendant de nouvelles heures, il vivait tout entier.
Ses dernières paroles, en terminant le livre où il a
essayé d’en faire revivre une partie pour les autres,
indiquent assez le plaisir qu’il goûta en s’y absor-
bant ainsi : « De tous nos contemporains, dit-il, je
suis peut-être le seul qui ait complètement lu ces
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234
PAULIN PARIS
romans du cycle d’Artus, premiers ancêtres de tous
les ouvrages qu’on a depuis désignés sous le nom
de romans . Plus je les ai étudiés, plus j’ai compris
la vogue incomparable qu’ils obtinrent si long-
temps, et la suprême influence qu’ils exercèrent
sur les mœurs des gens du monde, sur l’imagina-
tion des gens de lettres. » C'est en effet par leur
rapport avec les mœurs de la société polie du
moyen âge, par leur influence sur la littérature
romanesque des temps postérieurs, que les romans
de la Table Ronde méritent surtout d’intéresser.
Compositions factices, dénués, dans leur forme
française et surtout dans leur forme prosaïque, de
la base réelle et nationale qu’ils avaient eue dans
leur patrie d’origine et qui fait la grandeur de
notre vraie poésie épique, ils reflètent l’idéal par-
ticulier, souvent bizarre et toujours très conven-
tionnel, d’un monde aristocratique à la fois naïf et
raffiné, et ils ont été les ancêtres de tous les romans
idéalistes qui les ont suivis, en même temps qu’ils
ont contribué, plus que toute chose, à entourer le
moyen âge de cette auréole de galanterie et de
chevalerie aventureuse sous laquelle ses traits véri-
tables ont été parfois méconnus. A ces titres, les
romans du cycle breton méritent notre étude, et,
sans trouver peut-être aux rédactions en prose
autant de charmes que nos ancêtres jadis et plus
récemment leur habile renouveleur, nous leur accor-
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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 235
derons la place importante à laquelle elles ont
droit dans l’histoire littéraire, et nous nous effor-
cerons de compléter les recherches entreprises par
celui qui nous a frayé la voie.
C’est encore en décrivant les manuscrits de notre
grande bibliothèque que mon père eut occasion de
s’occuper de l’ancien théâtre. Il retrouva, dans deux
volumes qui, avant lui, n’avaient attiré l’attention
de personne, le mystère de la Passion d’Arnoul
Greban, que j'ai publié depuis, et où il reconnut la
première forme de cet immense drame, forme tom-
bée dans l'oubli par suite du succès obtenu par le
rajeunissement que l’Angevin Jean Michel en donna
quarante ans plus tard. 11 revint aussi à ce sujet
dans son enseignement du Collège de France et en
détacha, pour la publier, une remarquable leçon
sur la mise en scène des mystères, où, rompant
avec une tradition plus que séculaire, il démontrait
que la scène des mystères n’était pas faite d’étages,
superposés, mais qu’elle comprenait sur le premier
plan un large espace vide, et, par derrière et alen-
tour, des mansions ou lieux spécifiés où l’action se
transportait successivement. Seul, à une des extré-
mités du théâtre, s’élevait sur un échafaud masqué
par des tentures le paradis où resplendissait Dieu
le père entouré de ses anges, tandis qu’à l’autre
bout s’ouvrait la gueule flamboyante de l’enfer.
Personne aujourd’hui ne conteste plus cette expli-
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230 PAULIN PARIS
cation, aussi conforme au bon sens qu’aux textes. ,
Bien d’autres sujets spéciaux furent abordés,
effleurés ou traités dans ces sept volumes des Manu-
scrits français . Avant qu’il en arrêtât la publica-
tion, mon père avait été associé à une grande œuvre
collective qui devait encore l’obliger à étudier sous
ses aspects divers la littérature française du moyen
âge. Élu en 1837 membre de l’Académie des In-
scriptions, il fut adjoint peu après à la commission
académique qui, depuis soixante-deux ans, continue
la grande œuvre de Y Histoire littéraire de la France ,
entreprise par les Bénédictins. Le tome XX, publié
en 1842, contient les meilleurs morceaux peut-être
qui soient sortis de sa plume, les quatre importantes
notices sur Jean Bodel, Adam de la Halle, Rute-
beuf et Adenet le Roi. Placé, pour ces études d’his-
toire littéraire, sur un terrain solide et limité, il a
pu montrer dans les meilleures conditions la sûreté
de son jugement, la finesse de ses appréciations,
l’agrément et la clarté de son exposition. Il a rendu
à sa véritable époque, la fin du xn* siècle, la figure
si originale de l’Artésien Jean Bodel, poète épique,
lyrique, dramatique et satirique à la fois, que des
conjectures malheureuses et des rapprochements
insoutenables avaient avancé jusqu’au milieu du
xiii®; il a fait comprendre les aspects variés du
talent d’Adam de la Halle, cet autre Artésien, plus
jeune d’un demi-siècle, qui nous a laissé, outre
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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 237
des chansons dont il composait également les gra-
cieuses paroles et la musique d’un charme parfois
encore appréciable à notre oreille, une œuvre unique
dans notre littérature, le Jeu de la Feuillêe , mélange
étonnant de fantaisie poétique, de personnalité
hardie et de verve bourgeoise qui fait involontaire»-
ment penser aux Chevaliers et aux Gaies commères
de Windsor , et une autre composition dramatique.
Robin et Marion , qu’on a appelée, non sans raison,
notre premier opéra-comique; il a restitué, en la
replaçant dans son vrai milieu et en lui rendant son
vrai caractère, la vive et maigre silhouette de Rute-
beuf, l’ancêtre des poètes parisiens; enfin il a repris
et considérablement développé cette biographie
d’Adenet le Roi, le dernier, on peut le dire, des
grands trouveurs du vrai moyen âge, par laquelle il
avait débuté dans ces études. Le tome XXI (1847),
consacré surtout à des ouvrages latins, notamment
historiques, ne contient de lui que de courtes no-
tices ; mais dans les tomes XXII (1852) et XXIII (1856)
ont été insérés les grands travaux sur les chansons
de geste et sur là poésie lyrique que j’ai indiqués
plus haut, sans parler de quelques articles de moin-
dre importance. Le tome XXIV (1862) est occupé
tout entier par les Discours de Victor Le Clerc et dé
M. Ernest Renan sur l’état des lettres et des arts aii
xiv® siècle ; mais les tomes XXV (1869) et XXVI (1873)
contiennent de nouveau deux longs travaux de
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238
PAULIN PARIS
mon père, l’un (112 pages) sur les poèmes du cycle
des Croisades, l’autre (380 pages) sur un certain nom-
bre de chansons de geste omises dans le tome XXII.
Dans le tome XXVII (1877) on trouve encore plusieurs
notices de lui, et enfin le tome XXVIII, déposé sur le
bureau de l’Académie quelques semaines après sa
mort, en contient d’importantes, une notamment
sur Jean de Meun, qui, avec une autre insérée dans
le tome XXIII sur le Roman de la Rose , forme ce qu’on
a jusqu’à présent écrit de plus complet et de plus
exact sur la vie et les œuvres du célèbre poète
Orléanais.
Vous le voyez, Messieurs, les titres de mon père à
occuper la chaire qu’il inaugura le 1 er mars 1853
étaient aussi nombreux qu'incontestables. S’ils jus-
tifiaient le choix qu’on fit de lui, ils ne le rassuraient
cependant pas lui-même. Appelé, pour la première
fois à l’âge de cinquante-trois ans, à parler en
public, peu enclin à revêtir de la forme à la mode
les résultats de ses recherches, craignant un audi-
toire habitué à des cours plus brillants et peut-être
plus superficiels que celui qu’il se sentait capable
de faire, en proie à cette terrible peur qui paralyse
l’orateur et déconcerte les auditeurs eux-mêmes, ce
fut avec une véritable angoisse qu’il vint s’asseoir
dans sa chaire. « Si la fondation de cette chaire est
bonne, dit-il à ceux qui l’écoutaient, si vous en
attendez de bons résultats, vous êtes venus ici, per-
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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 239
mettez-moi de l’espérer, avec un grand fonds d’in-
dulgence à l’égard du professeur... Je ne me fais
aucune illusion ; j’ai le sentiment très éclairé de ce
qui me manque et de tout ce que vous auriez droit
d’exiger. Quand la timidité la plus légitime n’ajoute
pas à l’embarras de ma pensée, l’expression juste,
nette et précise me fait encore défaut; jugez de ce
que pourra devenir cette expression quand ces
feuillets ne me prêteront plus leur secours, et devant
une assemblée faite de longue main à la voix sym-
pathique, à l’enseignement fécond et lumineux de
l’éminent académicien (J.-J. Ampère) qui m’accorde
aujourd’hui sans regret, je l’espère, une bonne part
dans son domaine légitime. » Cet embarras, quelque
peu grossi par sa modestie, était réel, et ne l’aban-
donna jamais entièrement jusqu’au bout de sa car-
rière de professeur. Il s’enhardit toutefois de plus
en plus; bien qu’il écrivît à peu près toutes ses
leçons d’avance, il en arriva bientôt à se confier à
l’improvisation pour les faire, et il ne conservait
plus un texte écrit que comme un nageur en pleine
mer se fait suivre d’un bateau qui puisse le recueillir
en cas d’accident. Ce qui lui donna, après quelques
années, cette confiance plus grande en lui-même,
ce fut l’accueil qu’il trouva auprès du public : non
seulement il l’intéressa et l’instruisit, mais il s’en fit
aimer; il se forma autour de sa chaire un groupe
fidèle qui recueillait avec la plus vive sympathie
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240
PAULIN PARIS
son enseignement toujours nourri de faits, agréable-
ment présenté, simple et spirituel à la fois. En 1862,
en ouvrant la dixième année de son cours, il cons-
tatait ce courant sympathique désormais bien établi ?
« En dépit de l’insuffisance du professeur, disait-il,
et du trop fréquent embarras de sa parole en votre
présence, vous ne lui avez pas fait défaut, et cette
salle, dans laquelle apparaissaient d’abord çà et là
quelques rares et compatissants auditeurs, s’est peu
à peu emplie... Nos vieux auteurs ont fait oublier
le moderne professeur, et l’attrait du sujet a cou-
vert les défauts de l’exposition. » C’était être trop
modeste : ce qui avait rempli la salle, ce n’était
pas seulement l’attrait du sujet qui y était enseigné,
c’était surtout l’attrait personnel du professeur,
cette conviction visible, cet amour pour ce qu'il
exposait, ce désir d’inspirer aux autres le même
amour, ce ton familier, cette bonhomie souvent
piquante qui ont laissé de si aimables souvenirs à
tous ceux qui ont pu les apprécier.
Messieurs, mon père a professé dans cette enceinte
seize ans ou trente- deux semestres. Après quatorze
Uns de cours non interrompus, il me prit pour son
remplaçant eri 1866; en 1867, il reprit possession
de sa chaire et l’occupa deux ans encore; il en des-
cendit à la fin du semestre d’été de 1869 pour ne
plus y remonter, au grand regret de ses auditeurs
assidus; je fus son suppléant pendant trois années,
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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 241
et en 1872 il prenait définitivement sa retraite, vingt
ans après sa nomination, emportant le titre de pro-
fesseur honoraire. Voici, classés méthodiquement,
les sujets qu’il a traités pendant ces trente-deux
semestres : il commença par exposer les Origines
de notre langue et des divers genres d y ouvrages de
notre ancienne littérature ; c’était une sorte d’intro-
duction générale qui ne remplit que les quelques
leçons du semestre commencé seulement par lui le
1 er mars 1853 ; dans le semestre d’été de la même
année, il prit pour objet de ses leçons la Poésie
epique au moyen âge ; il y revint en 1853-54, où il
parla des Chansons de geste , en 1862-63, où il étudia
les Origines de la chanson de geste et surtout du poème
des Loherains ; dans l’une de ses leçons hebdoma-
daires de 1853 et 1853-54, il expliquait le texte du
roman de Roncevaux 9 renouvellement du xn« siècle
de la Chanson de Roland , et de même Raoul de
Cambrai et G arin le Loherain dans une de ses leçons
de 1858-59 et 1862-63; ce furent encore surtout des
textes épiques qu’il emprunta, pour les lire et les
commenter, à la Chrestomathie de M. Bartsch, pen-
dant l’année 1867-68. Après les chansons de geste,
il passa aux Romans de la Table Ronde , qui formè-
rent le sujet de l’une de ses leçons en 1853-54, de
ses deux leçons en 1863-64, et dont il lut et expliqua
des morceaux choisis dans son dernier cours, en
1868-69. L’histoire du théâtre français au moyen
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PAULIN PARIS
âge occupa une de ses leçons pendant deux ans,
1854 55 et 1855-56; l’autre fut consacrée à Impli-
cation des fables de Marie de France dans la pre-
mière de ces années, d 'Aucassin et Nicolette et de
chansons lyriques du xiii* siècle pendant la seconde.
En 1856-57, il reprit le sujet qui l’avait si fort inté-
ressé dix ans auparavant, et étudia les historiens
originaux des Croisades; il n’y trouva pas moins
d’attrait, puisqu’il le continua l’année suivante, et
le reprit, avec une légère variante, en 1865-66,
où il étudia les poésies des xn® et xiii® siècles rela-
tives aux Croisades. Pendant deux ans, en 1859-60
et en 1860-61, il présenta à un public qui fut parti-
culièrement nombreux le tableau que Froissart a
fait de son époque en si vives couleurs, et il con-
tinua presque le même sujet l’année suivante, où il
étudia les écrivains français du xiv® siècle, car il
s’occupa surtout des historiens. Enfin, à côté de ces
grands chapitres d’histoire littéraire, il choisit pour
son cours de 1864-65 un sujet plus restreint, presque
épisodique, qu’il étudia avec détail, le roman des
Sept Sages de 1 tome , dont, neuf ans plus tard, j’ai
repris ici l’attrayant examen.
Ces cours si variés, qui l’obligeaient à de sérieux
travaux préparatoires, ne l’empêchaient pas de
trouver du temps pour de nouvelles publications.
Je n’ai pas à parler ici de ses ouvrages étrangers à
la littérature du moyen âge, comme cette édition si
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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 243
appréciée des Historiettes de Tallemant des Réaux,
dont il fît paraître les neuf volumes de 1852 à 1858,
comme ces intéressantes Etudes sur la vie de Fran-
çois / ep , dont il traçait les dernières lignes l’avant-
veille de sa mort, et que j’espère prochainement
mettre au jour. Mais dans la période de son ensei-
gnement il publiait les Aventures de maître Renart
et d' Ysengrin son compère , mises en nouveau (et char-
mant) langage , et il les accompagnait de recherches
sur le roman de Renart qui ne sont pas une de ses
moins importantes contributions à l’histoire de notre
littérature. Un système s’était formé dans la tête
d’un grand philologue allemand, Jacob Grimm, qui
avait cru trouver dans le Renart une « épopée ani-
male » parallèle à l’épopée humaine, qui en faisait
honneur au génie primitil des races germaniques,
et qui, tout en reconnaissant que les plus anciennes
versions en langue vulgaire de divers épisodes de
cette épopée étaient françaises, prétendait n’y voir
que les échos affaiblis de vieilles poésies tudesques,
et croyait même retrouver parfois, dans les imita-
tions allemandes ou néerlandaises de nos poèmes,
la reproduction plus fidèle des chants primitifs.
Soutenu avec autant de science que de passion, ce
système s’était imposé, même en France, et il fut
adopté, bien qu’avec des restrictions et des réser-
ves, par Fauriel dans un important article de l'His-
toire littéraire. Sans avoir approfondi tous les argur
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254 PAULIN PARIS
ments de l’illustre éditeur du Reinhart Fucks , mon
père, par la simple habitude de notre ancienne litté-
rature et grâce au sens droit et mesuré qui le gui-
dait toujours dans ses recherches, s’approcha bien
plus de la vérité. Il reconnut comme le fonds essen-
tiel des diverses branches du Renart des fables éso-
piques, héritage de la littérature latine ; il fit hon-
neur à des clercs des premières versions en langue
vulgaire, c’est-à-dire en langue française, de ces
fables, et de la première idée d’en réunir quelques-
unes, où le loup, malgré sa force, était toujours
dupe et le goupil toujours triomphant, grâce à sa
ruse, dans un récit suivi, dont elles devenaient les
épisodes. Les héros de ce duel amusant, où se retrou-
vaient naturellement les péripéties ordinaires des
luttes humaines, prirent dès lors une individualité que
ne suffisaient plus à marquer leurs noms génériques;
on leur donna des noms propres, pris dans le milieu
même où vivaient les poètes : dès le xi e siècle, Isen-
grin était devenu le nom du loup, Renart était celui
de goupil, qu’il a remplacé finalement dans la langue
commune. Ces noms avaient, d’après Grimm, une
signification étymologique qui expliquait leur emploi
dans les vieux poèmes allemands; mon père les
regardait simplement comme des noms d’origine,
il est vrai, germanique, aussi bien que tous les
anciens noms français, mais qui avaient été choisis
au hasard, ou pour des raisons qui nous échappent,
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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 245
et sans aucun souci d’un sens étymologique parfai-
tement inconnu. Toutes les imitations germaniques
étaient, d’après lui, postérieures aux poèmes fran-
çais, et dans les parties qui leur sont propres il
fallait reconnaître de pures inventions, et des inven-
tions généralement peu heureuses. Ces opinions
provoquèrent de la part de Jacob Grimm, dans le
dernier article qu’il ait écrit, des paroles dures et
dédaigneuses. Elles ont cependant triomphé, elles
sont aujourd’hui celles de la science allemande elle-
même. M. Müllenhoff, l’héritier le plus autorisé du
grand savant hessois, a exposé, de manière à forcer
l’adhésion, un système qui est aussi voisin de celui-
là qu’éloigné de celui de Grimm ; M. Ernest Martin,
à qui nous devons une édition du Reinaert flamand
et à qui nous devrons bientôt une édition du Renart
français bien supérieure à la première, accepte pour
le dénouement du poème ces conclusions que Grimm
qualifiait de « déraisonnables». Le cycle de Renart ,
il faut le reconnaître, appelle encore bien des
recherches : à côté des fables ésopiques, dont
l’origine elle-même est loin d’être éclaircie, il con-
tient un certain nombre de « contes d’animaux »
d’un autre caractère, qui se retrouvent dans la litté-
rature populaire des nations les plus diverses, et
qui sont sans doute arrivés à nos vieux poètes par
la tradition orale plutôt que par les livres d’école
où ils avaient appris à connaître les apologues de
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PAULIN PARIS
l’antiquité. Mais le fantôme de 1* « épopée animale »
est dissipé pour toujours, et personne ne soutiendra
plus sans doute ni l’origine germanique du Renart ,
ni l’importance étymologique des noms des princi-
paux héros.
Des questions moins intéressantes et moins com-
pliquées sont traitées dans l’introduction du Voir
dit , poème de Guillaume de Machaut, publié par
mon père en 1872. C’est une espèce de confession
en vers, à demi voilée sous des allégories et des
pseudonymes, où le vieux poète, fort admiré de
son temps, raconte l’étrange et piquante aventure
qu’il eut avec une jeune fille de haute naissance,
éprise de lui sans le connaître à la lecture de ses
vers. On avait fait complètement fausse route en
cherchant à déchiffrer l’anagramme qui cache le
nom de cette Bettina du xiv® siècle : Paulin Paris
réussit, par la sagacité la plus ingénieuse, à deviner
l’énigme. La spirituelle préface où il raconte sa
découverte et en expose les conséquences ajoute
un grand attrait à l’édition de ce poème, un peu
fade dans sa naïveté alambiquée.
J’ai dit un mot plus haut de la traduction de
Garin , et des Romans de la Table Ronde , terminés
en 1877* Je suis loin d’avoir énuméré tous les tra-
vaux de mon père dans le domaine de la littérature
du moyen âge. J’ai laissé de côté bien des disserta-
tions, des comptes rendus, des notes parues en
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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 2i7
divers recueils, dont l’énumération trouvera place
dans une bibliographie spéciale que j’espère pouvoir
lui consacrer. Je voudrais maintenant embrasser
son œuvre d’un coup d’œil, et en démêler les traits
principaux. L’amour de la France y domine d’un
bout à l’autre, et la tendance à étudier ou à mettre
en lumière tout ce qui dans notre histoire peut
contribuer à augmenter l’honneur de notre pays.
Dès le début de sa carrière, Paulin Paris témoignait
son éloignement pour les historiens qui se plaisent
à relire et à rééditer sans cesse les pages sanglantes
ou honteuses de nos annales. Ce n’est pas qu’en
étudiant le passé il ait jamais omis ou atténué ce
qu’il y rencontrait de répréhensible ou d’odieux;
mais il ne voulait pas qu’on s’attachât seulement à
ce qui était mauvais, et il pensait d’ailleurs qu’au-
cune époque, pas même la nôtre, n’est assez pure
de tout blâme pour se permettre de condamner si
sévèrement les autres. Il ne pouvait pas souffrir ces
jugements hautains et sommaires par lesquels cer-
tains historiens modernes, surtout ceux qui ont ou
croient avoir un grand talent de style, prétendent
résumer un personnage, un règne, une société. 11
se plaisait au contraire à examiner les choses sous
toutes leurs faces avant de les apprécier : bien loin
de faire défiler le passé devant lui pour le glorifier
ou le flétrir d’un mot lancé de haut et de loin, il se
mêlait intimement à ce passé, et finissait d’ordinaire
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PAULIN PARIS
par vivre si complètement dans l’époque et dans le
milieu qu’il étudiait, qu’il pensait et sentait comme
eux et ne pouvait plus les juger du dehors. Cette
faculté de se transporter tout entier dans un monde
éloigné du nôtre fut chez lui toujours aussi vive, et
en en jouissant il en souriait parfois lui-même.
Certes, étant jeune, il avait pris sa part des grandes
inimitiés féodales entre Lorrains et Bordelais, il
avait ressenti les espérances et les angoisses des
pèlerins devant Antioche. Il n’était pas moins abso-
lument entraîné, bien des années après, dans le
cercle d’idces et de sentiments des romans de la
Table Ronde : il comprenait tous les raffinements
de la prouesse et de la courtoisie chevaleresques,
et souffrait avec Lancelot des rigueurs capricieuses
de la reine Genièvre. Tous ceux qui l’ont fréquenté
pendant qu’il s’occupait de Tallemant des Réaux
savent avec quelle malice mêlée de discrétion il
commentait, comme si elles étaient toutes fraîches
et pouvaient compromettre des personnes vivantes,
les révélations du mordant chroniqueur. Nous
l’avons vu enfin, dans ces dernières années, vivre
réellement à la cour de François I er , s’intéresser au
sort, aux vicissitudes, à la réputation de chacun de
ceux qui la composaient. Une injustice de l’histoire,
une erreur de la critique à l’égard de ces person-
nages qu’il avait connus de si près l’indignait comme
si elle se fût adressée à un de ses proches, et ses
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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 249
écrits portent souvent la trace de cette vivacité
d’impressions qui ne permet pas toujours, il faut le
reconnaître, la froide impartialité du jugement
vraiment scientifique, mais qui donne presque à
des écrits historiques l’intérêt et l’animation de
relations contemporaines.
De toutes les époques de notre histoire, celle où
mon père vécut n’était pas, à vrai dire, celle où il
était le plus familier. Le grand mouvement d’idées
qui se déroule depuis le commencement du siècle
avait passé sur sa tête sans beaucoup le pénétrer.
Bien qu’il ait fait l’apologie du romantisme, il était
au fond resté, par la direction générale de sa cul-
ture et la tournure habituelle de sa pensée, un bon
Français du xvm e siècle. La manière même dont il a
aimé, compris et défendu la littérature du moyen âge
aurait été celle d’un homme éclairé de ce temps-là.
Les perspectives nouvelles, larges et un peu vagues,
ouvertes depuis lors, en Allemagne et ensuite en
France, à la philosophie de l’histoire, ne sollicitaient
guère son imagination. Il aimait, comme il l’a dit
lui-même, à regarder de près pour voir nettement.
Au reste, il avait dans une horreur particulière les
phrases creuses, les grands mots, les généralisations
ambitieuses. Personne ne fut plus ennemi que lui
de l’emphase et de l’exagération : si parfois, dans
l’ardeur avec laquelle il embrassait chaque nouveau
sujet de recherche, il s’est laissé aller à dépasser
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PAULIN PARIS
dans son appréciation la mesure et la proportion
exacte, ce n’a jamais été pour surfaire aux yeux du
public l’objet de son étude, encore moins la valeur
de cette étude elle-même.
Le trait dominant de ce qu’on peut appeler son
caractère scientifique est en effet la sincérité. Dans
ses nombreuses polémiques, où l’on peut trouver
parfois trop de vivacité et une certaine facilité
d’assertion dont en général il n'a pas su assez se
garder, on remarque toujours la plus entière bonne
foi. Il n’était pas seulement prêt & reconnaître les
erreurs qui lui échappaient, il se plaisait à les
signaler lui-même au public quand il s’en aperce-
vait, et il le faisait sans ménagement : les termes de
a bévue », de « grosse faute », de « méprise inex-
cusable » ne coûtaient rien à sa plume. Ce qu’il
avouait si galamment pour le détail, il le recon-
naissait avec la même candeur pour l’ensemble de
ses travaux. Il savait mieux que personne ce qui
lui avait manqué pour donner à son œuvre le
cachet de la perfection. Élevé à une époque où les
études classiques renaissaient & peine après le
grand naufrage de l’ancien régime, il ne les avait
pas approfondies autant qu’il l’aurait souhaité par
la suite; il s’était donné à lui-même, devenu jeune
homme, presque toute son instruction, et pour
variée, solide et étendue qu’elle fût, elle avait gardé
quelque chose de fragmentaire; on y sentait un
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peu le manque d’une méthode arrêtée et d’un lien
philosophique. Avec l’esprit naturellement le plus
juste et le plus clairvoyant, il lui arrivait de laisser
échapper certains faits , d’en apprécier d’autres
inexactement, parce qu’il travaillait pour ainsi
dire au jour le jour, et découvrait successivement
chacun des sujets dont il s’occupait. Enfin, par cette
lacune dans sa préparation première, il fut em-
pêché, et il le reconnaissait lui-même, d’être aussi
bon philologue que littérateur. Il était difficile,
Messieurs, il y a cinquante ans, de s’initier aux
bonnes méthodes qui, à ce moment -là même,
renouvelaient en Allemagne la science du langage
et les disciplines qui en dépendent. Il n’y avait
alors ni École des Chartes, ni École des Hautes
Études ; le Collège de France et la Sorbonne n’ac-
cueillaient pas l’étude des langues et des littéra-
tures du moyen âge. Le latin était enseigné dans
l’université comme il l’est encore, c’est-à-dire avec
une prononciation détestable, qui en étouffe l’élé-
ment le plus vivant, l’accent, comme il en éteint
l’élément le plus particulier, la quantité. Raynouard
lui-même, dans ces conditions, n’eut sur le véritable
système des langues néo-latines que des presciences
de génie, et fit fausse route en cherchant à établir
leur rapport avec le latin. Les lois inflexibles qui
règlent l’évolution des sons latins depuis vingt
siècles étaient inconnues, et l’étymologie était un
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PAULIN PARIS
art divinatoire où Ton se croyait tout permis. Nous
commençons à peine à posséder un dictionnaire de
l’ancien français ; il n’y avait presque aucun texte
de publié, et le sens des mots, que nous établissons
aujourd’hui, sans y réussir toujours, à l’aide du
rapprochement de nombreux passages, devait le
plus souvent être deviné d’après un seul. Aussi,
dans cet âge héroïque de nos études, la plupart
des éditeurs se bornaient-ils à imprimer les textes
sans commentaires ; d’autres y joignaient des glos-
saires où bien des vocables étaient interprétés par
des points d’interrogation. Mon père ne procédait
pas ainsi, et il eût mieux fait sans doute d’être par-
fois plus prudent. Au milieu d’excellentes explica-
tions, que lui suggéraient son habitude familière de
l’ancienne langue et sa vaste lecture, il en a pro-
posé plus d’une qui ne se soutient pas et qui n’a pas
toujours été pesée avec assez de réflexion. Mais
il y a du moins un défaut qu’on ne peut lui repro-
cher, comme à tant d’autres, et dont l’absence lui
fait grand honneur : il n’a jamais imprimé un pas-
sage qu’il ne comprenait pas sans essayer de l’ex-
pliquer ou sans avouer qu’il n’en saisissait pas le
sens. Nous retrouvons là, Messieurs, cette sincérité
dont je parlais tout à l’heure, qu’il m’a sans cesse
recommandée, qu’il m’a, je l'espère, transmise, et
avec laquelle j’ai parlé de ses travaux, sûr qu’il
l’approuverait s’il pouvait l’entendre.
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Messieurs, Paulin Paris, on l’a dit et je le répète
bien volontiers, fut avant tout un initiateur. Ceux
qui ouvrent de > routes le font pour qu’on les par-
coure et qu’oa les prolonge. Le meilleur hommage
que nous puissions rendre à sa mémoire, c’est de con
tinuer son œuvre en la modifiant comme il l’aurait
fait s’il l’avait trouvée à l’état d’avancement où il l’a
mise, au lieu d’avoir à l’entreprendre par les fon-
dements. L’étude de l’histoire est ce qui distingue
par-dessus tout les nations civilisées de celles qui
ne le sont pas. La haute culture d’une nation est,
au moins pour une bonne part, la conscience de sa
continuité qu’elle acquiert par l’étude de son passé.
La manière dont elle conçoit ce passé, dont elle le
rapporte au présent, varie et doit varier à chaque
génération : ces variations font elles-mêmes partie
de l’histoire et marquent les phases du développe-
ment de la conscience nationale. Ne craignons pas
de juger, sur tel ou tel point, autrement que nos
devanciers les plus chers et les plus éminents, d’ap-
précier différemment la valeur absolue ou l’impor-
tance relative de tel ou tel phénomène appartenant
à l’histoire des idées, des sentiments ou des faits.
En nous révélant l’impression que produisaient sur
eux les objets de leur étude, leurs jugements nous
font connaître non seulement la tournure propre
de leur esprit, mais le milieu où cet esprit avait été
formé et s’était développé; nos jugements serviront
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254 PAULIN PARIS
à leur tour à l’histoire intellectuelle de notre
temps. Mais, en gardant notre indépendance, nous
devons conserver de la reconnaissance pour ceux
dont les travaux ont précédé et facilité les nôtres,
et proclamer bien haut notre respect pour ceux
dont la longue carrière nous offre un labeur ininter-
rompu, une activité vraiment féconde, et une sin-
cérité qu’on ne trouve jamais en défaut. Cette
reconnaissance et ce respect, Messieurs, j’ose le
dire, personne de ceux qui cultivent les études aux-
quelles est consacrée cette chaire inaugurée par lui
ne peut les refuser à Paulin Paris, et j’en ai reçu de
toutes parts, à l’occasion de sa mort, les témoi-
gnages les plus touchants. Mais moi qui vous parle,
moi qui seul sais à quel point je lui dois l’une et
l’autre, j’ai dû m’abstenir de les exprimer comme je
les sens, autant pour être fidèle à cette modération
qu’il aimait à garder en toutes choses, autant pour
ne rien dire ici qui ne dût être dit par tout autre à
ma place, que pour ne pas m’exposer à être envahi
par une émotion trop poignante, qui ne m’aurait
pas laissé la liberté et la force de rendre à cette mé-
moire si chère et encore si présente l’hommage
public auquel elle a droit.
fin
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TABLE DES MATIÈRES
Préface V
La Poésie du moyen-age 1
Les Origines de la littérature française 41
La Chanson de Roland et la nationalité française. ... 87
La Chanson du Pèlerinage de Charlemagne 119
L’Ange et l’Ermite 151
Les anciennes versions françaises de l’Art d’aimer et
des Remèdes d'amour d’Ovide 189
Paulin Paris et la littérature française du moyen âge. 211
Coulommiers. — Typ. P. BRODARD. — 707-94.
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Los Angeles
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